CHAPITRE 17
Partie 2
Le jour suivant se déroule étrangement. Dès le réveil, plusieurs choses me surprennent. La première étant de me réveiller sur un canapé, dans une maison que je n'avais plus habitée depuis des années. Autrefois, ce même canapé accueillait souvent de nombreuses personnes, lorsque j'étais encore au lycée et que mes amis venaient passer des heures à la maison après les cours. Ce canapé au cuir usé par le temps a connu par mal de monde, il a peut-être même connu ma mère. Pas moi.
La deuxième chose qui me surprend, c'est la truffe humide de Chance contre la paume de ma main qui pendait dans le vide. Un réveil tout en douceur, mais un peu trop humide à mon goût quand elle vient coller sa langue contre ma joue. Je la serre fort contre moi. Je n'ai pas l'habitude de me réveiller avec quelqu'un à mes côtés, mais ce n'est pas désagréable.
Enfin, ce qui m'a le plus surprise tout au long de cette première journée avec Chance, c'est la rapidité à laquelle elle s'est habituée à sa nouvelle maison. Je l'ai sortie dans le jardin dès le réveil et elle a tranquillement mangé ses croquettes pendant que je préparais ma tasse de café.
Nous avons ensuite gagné le refuge et, là encore, elle semblait parfaitement dans son élément. Elle est d'abord allée dire bonjour aux deux vieux chevaux qui dorment dans la grange depuis que les nuits se font froides. Elle m'a ensuite accompagnée dans les champs, le jour à peine levé, pour distribuer le repas du matin. Tout semble facile avec elle. Je suis contente d'avoir passé ma journée avec elle et je suis encore plus contente qu'elle vienne se serrer contre moi sur le canapé, lorsque la journée se termine enfin. Je n'ai pas eu besoin de parler aux chevaux aujourd'hui, car Chance était là et elle connaît toute l'histoire par cœur. Elle était là quand j'ai rencontré Teddy, puis quand je suis partie et revenue.
Personne ne nous connaît mieux que cette chienne et je suis heureuse de savoir que je vais partager mes journées avec elle dorénavant.
Nous mangeons toutes les deux en silence devant un feu réconfortant, mais je sais qu'il va être temps que je m'installe pour la nuit. Dans un vrai lit cette fois.
Chance m'accompagne à l'étage et j'hésite un instant avant de pousser la porte de ce qui fut ma chambre, dans une autre vie. Je ne suis même plus sûre de savoir à quoi elle ressemble. Serais-je capable de dormir à nouveau dans ce lit qui m'a porté pendant les nuits les plus sombres de ma vie ?
Lorsque j'entre dans la pièce, les souvenirs me saisissent aussitôt. Je n'ai pas oublié cette pièce. Même pas après cinq ans. Six peut-être. J'y ai passé bien trop de temps à ne rien faire, à part contempler le plafond et essayer d'imaginer à quoi pourrait ressembler ma vie dans le futur. Chance entre à son tour et saute immédiatement sur le lit, tourne plusieurs fois sur elle-même, avant de se rouler en boule sur la couette. Il y en a au moins une qui se sent bien ici.
Moi, je ne suis pas encore sûre. La décoration date de mes années lycée, de nombreuses photos sont encore scotchées au-dessus de mon bureau. Bureau qui s'est transformé en porte-vêtement au cours du temps. Je m'en rapproche pour observer les clichés affichés au mur. La plupart ont été pris par moi. Je reconnais Ulysse et Elena sur l'une d'entre elles lors d'une de nos après-midi à la plage, lorsque tout était encore si simple. Il y a une autre photo où l'on peut voir Jeane et moi à cheval, je ne sais pas qui a pris cette photo. Mon père très probablement. Il se faisait toujours un plaisir de venir me voir monter chaque semaine. Être auprès des chevaux c'était son petit plaisir du week-end après une semaine de travail éreintante.
Le reste de la chambre est plutôt sobre, plus épuré que dans mes souvenirs. Il faut dire que j'ai retiré pas mal d'affaires lorsque j'ai emménagé dans l'appartement. Je ne pouvais plus supporter cette pièce. J'y ai passé de nombreuses nuits blanches ou bien agitées de cauchemars aussi terribles les uns que les autres. J'y passais des heures à m'en rendre complètement folle, mais je me sentais incapable de la quitter pour autant.
Aujourd'hui, je ne ressens plus cette rage en moi. Au contraire, cette pièce me procure un sentiment apaisant. Car, malgré les journées entières à pleurer sur ce lit, c'est aussi dans cet endroit que j'ai trouvé la force de me relever, d'aller de l'avant. C'est ici que j'ai décidé que je ne pouvais pas baisser les bras sur la vie, que je ne pouvais pas faire ça à mes parents. C'est donc là que j'ai pris la décision de consacrer ma vie à ce rêve que mon père avait, mais qu'il ne pourra jamais réaliser. Créer un refuge pour chevaux.
Me trouver dans cette pièce aujourd'hui me fait prendre conscience de tout ce que j'ai parcouru et de ce que j'ai pu réaliser. J'espère que tu es fier de moi papa.
Il fait froid, mais je sais que je vais bien dormir cette nuit. J'échange rapidement les draps qui doivent être sur ce lit depuis des années contre ceux que j'ai apportés de l'appartement et finis par me coucher.
Je fais signe à Chance de me rejoindre sur le lit, mais je la sens hésiter. C'est étrange, elle a l'habitude de dormir dans le lit de Teddy normalement.
Je l'observe rejoindre le couloir puis l'entends dévaler les marches de l'escalier. Elle remonte quelques instants après et apparaît dans l'embrasure de la porte avec le sweat de Teddy dans la gueule. Je comprends mieux maintenant.
Elle me rejoint sur le lit et se couche à mes côtés, le sweat posé à côté de sa tête. Je peux sentir l'odeur de Teddy et la chaleur de la chienne en même temps. Je ne me sentirai pas seule cette nuit, ça c'est sur. Je m'installe confortablement et la serre contre moi. Elle va me tenir chaud toute la nuit et je vais définitivement bien dormir.
Je dépose lourdement ma tête sur l'oreiller, épuisée par une nouvelle journée effrénée qui prend fin. Je bouge pendant un moment pour trouver une position qui me convient, pas encore tout à fait habituée à dormir avec un chien. Je finis par glisser mon bras sous l'oreiller pour surélever un peu plus ma tête et ma main vient toucher quelque chose : un bout de papier.
Je le retire et le tourne vers la petite lampe de chevet que j'ai toujours laissé allumer la nuit depuis que mon père n'est plus là, comme pour avoir l'impression d'une présence permanente lorsque la nuit vient. Le noir me fait penser au néant que représente la mort et c'est dans ce noir total que des images sombres s'impriment sur ma rétine.
Il s'agit en fait d'une photo. Un cliché que j'ai pris il y a bien longtemps. Je me souviens maintenant qu'il est la raison pour laquelle j'essaie de photographier chaque instant de ma vie.
Face à moi, le visage de mon père, souriant derrière une barbe négligée un peu trop longtemps. Ses yeux bleus me fixent directement à travers le cliché. Depuis combien de temps n'ai-je pas vu ce visage ? Il me semblait plus ridé dans mes souvenirs, mais il faut croire que mon père n'était pas si vieux que ça. En tout cas, pas assez pour quitter ce monde avant que sa fille ait fêté ses dix-huit ans.
C'est la première photo que j'ai prise de toute ma vie, le jour même où il m'avait offert mon premier appareil photo. Cette photo fut la première d'une longue série et je ne me remercierai jamais assez d'avoir pris la décision de capturer chacun de ces instants. J'étais loin de me douter que la raison pour laquelle je faisais tout ça était réellement fondée. Je l'ai découvert quelques années après.
La photo est légèrement décolorée et abîmée dans les coins. Je l'ai serrée tellement fort pendant ces nuits où le sommeil était impossible à trouver. De nombreuses larmes ont dû couler dessus. À l'instant où je pense à ça, une larme, bien réelle, vient former un petit cercle humide sur le cliché. Ça fait bien longtemps que je n'ai plus pleuré en pensant à mon père, mais je crois que, ce soir, c'est la première fois que je le pleure sans être triste. Je suis fière de ce que j'ai réussi à accomplir et de la femme que je suis devenue grâce à lui.
Je suis fière et je sais qu'il l'est aussi. Je serre la photo de mon père contre mon cœur, me rapproche un peu plus de la chaleur rassurante de Chance et m'autorise à pleurer silencieusement jusqu'à ce que la paix me gagne et que le sommeil m'emporte.
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NOTRE CHANCE
RomanceNora vient d'arriver à Paris pour passer quelques jours chez une amie. La foule de la gare est à peine derrière elle que son voyage prend une tournure inattendue. Sa rencontre avec un grand chien blanc au regard azur va la plonger dans l'univers...
