CHAPITRE 33
Partie 1
TEDDY
— Dy, tu montes sur scène dans 45 minutes.
— Je sais, merci.
Bastien s'en va et je me retrouve seul, le bus est extrêmement calme tout à coup. Tous les techniciens sont partis s'affairer sur scène tandis que le dernier artiste a fini son passage. Bientôt, ce sera à moi et ce calme me fait le plus grand bien. Chance me regarde avec ses grands yeux bleus. Elle sait que je ne vais pas tarder à la laisser seule ici et elle n'est pas ravie.
— On va se promener un peu ?
Sa queue remue frénétiquement, elle est contente que je lui accorde un peu de temps avant de m'en aller pour aller assurer un show de 1 h 30 comme quasiment tous les soirs depuis deux mois. Je n'ai jamais été aussi heureux que sur scène, mais après autant de représentations, la fatigue commence à se faire ressentir. Pourtant, je sais pertinemment qu'à l'instant même où je ferais mon apparition sur scène et que la foule se mettra à crier quand j'entamerai le premier couplet de ma nouvelle chanson, toute la fatigue aura disparu. Tout ce qui se trouve autour de moi aura disparu et il n'existe pas de drogue aussi puissante que ça.
Nous revenons rapidement au bus, car je ne peux pas traîner. Je dois encore me préparer et rejoindre la scène pour y faire les derniers ajustements. Ce soir, contrairement aux autres, Nora ne sera pas avec moi dans les backstages à quelques minutes de monter sur scène. Ce soir, le concert à lieux a seulement quelques kilomètres de chez elle et ses amis viennent y assister. Elle sera dans la foule avec eux, pour la première fois depuis le début de cette tournée. Pour la première fois depuis le concert de Paris l'été dernier. J'espère que tout se passera mieux.
— Plus que 30 minutes Dy, tu n'es toujours pas habillé ?
— J'y vais Bastien, pas de panique.
Il retourne aussitôt auprès des techniciens pour vérifier que tout sera prêt à l'heure et je rejoins les loges. Encore une fois, je suis seul. Chance est restée dans le bus et Nora ne sera pas là pour me coiffer et faire tenir ma mèche rebelle en place. De toute façon, elle ne tient même pas deux minutes dès lors que j'entre sur scène en sautant dans tous les sens. Parfois, j'aimerais que le rythme effréné de la scène ralentisse un moment, juste pour pouvoir profiter de l'instant, mais les festivaliers veulent bouger, sauter et danser sans cesse.
J'enfile la tenue que Nora m'a aidée à choisir avant d'aller au refuge ce matin. Je ne l'ai pas revue depuis et je n'ai pas eu de nouvelles non plus. J'espère que tout s'est bien passé. J'essaie de me coiffer puis j'abandonne, mes cheveux partent encore dans tous les sens, mais peu importe.
Il est temps pour moi de quitter les loges et d'enfin rejoindre la scène, mon terrain de jeu, ma dose d'héroïne.
Comme à chaque fois, je traîne des pieds, je réajuste ma tenue et mes cheveux. Je sais à quel point je vais être heureux sur scène et pourtant, je n'ai aucune envie d'y aller. Rien que le fait d'imaginer faire le trajet entre ma loge et les backstages me retourne l'estomac. Durant les premiers shows, je ne comprenais pas pourquoi j'étais saisi par cette angoisse à mesure que l'heure approchait, mais j'ai trouvé la réponse quelques soirs plus tard, quand en arrivant en bas de la scène, j'ai cherché où était le deuxième micro et que j'ai réalisé que, cette fois encore, je serais seul sur scène.
J'ai toujours partagé ces moments avec mes deux amis. Aujourd'hui, l'un n'est plus là et l'autre n'a plus le temps pour ce genre de choses, trop stressé à l'idée que quelque chose se passe mal, qu'il ne soit plus au contrôle de tout.
Ce deuxième micro, c'était l'assurance que, quoi qu'il arrive, il y aurait toujours quelqu'un derrière moi pour me venir en aide si ma voix lâche ou si ma mémoire me fait défaut. En réalité, c'était bien plus que ça. Naël était ce qui faisait que notre groupe pouvait passer des mois sur la route sans que jamais l'humeur ne change. Il était avec moi dans le bus 45 minutes avant le concert et arrivait toujours à convaincre Bastien de rester avec nous et de laisser les techniciens faire leur travail. Il était aussi dans les loges 30 minutes avant le show pour m'aider à choisir ma tenue et quand Bastien venait nous chercher, il se faisait sans cesse critiquer pour la sienne, mais au moins, nous étions trois pour en rire.
Il était surtout là 15 minutes avant le meilleur moment de notre journée pour faire le trajet avec moi, m'assurer que tout se passerait bien, comme à chaque fois. Il était là pour saisir les deux micros et me tendre le mien avant que l'on pousse notre cri de guerre et que Bastien vienne nous pousser vers les escaliers menant à la scène. Au bout de ces escaliers nous attendait ce qui représentait l'accomplissement de toute une vie pour nous. C'était la preuve que tout était possible, compte tenu de la distance que nous avions parcourue pour en arriver là. Naël semblait redécouvrir le public chaque soir, comme s'il réalisait à chaque fois pour la toute première fois à quel point sa vie avait changé. Il vivait pour la scène et la scène vivait en lui. Sans m'en rendre compte, je lui ai retiré sa raison de vivre et c'est pour ça qu'il n'est plus là aujourd'hui. Tout est de ma faute.
Voilà pourquoi je me sens incapable de faire ce trajet seul chaque soir. Quelque chose sonne faux. Je ne devrais pas être ici, je ne le mérite pas. Je donnerai n'importe quoi pour échanger ma place contre la sienne et lui rendre tout ce que je lui dois, tout ce qu'il a fait pour moi.
Malheureusement c'est impossible, et en plus de ça, je dois trouver la force d'y aller quand même, car d'autres personnes comptent sur moi. Je ne veux pas refaire la même erreur une deuxième fois. Naël n'est plus là, mais il me reste un ami que je ne dois absolument pas décevoir. J'y vais pour lui, car il est tout ce qu'il me reste de cette vie d'avant, même si rien ne sera plus jamais comme autrefois.
— 15 minutes Dy, il est temps d'y aller.
Sans rien dire, je me lève et suis Bastien. J'aurais aimé qu'il n'ait pas eu besoin de venir me chercher, mais ce soir, Nora n'est pas là pour m'accompagner alors c'est encore plus dur. D'ordinaire, elle se lève et ouvre la porte sans rien dire. À ce moment-là, je sais qu'il est temps et je me lève à mon tour pour la suivre, car je sais que je n'ai pas le choix.
Ce soir, elle n'est pas là pour me pousser à sortir, mais j'essaie de me conforter en me disant qu'elle sera dans la foule, à quelques mètres de moi, et que tout ira bien. Tout se passe bien quand elle est là. Si jamais je ne me sens pas bien, je sais que je n'ai qu'à baisser les yeux au pied de la scène et je trouverai son visage rassurant caché derrière son appareil photo. Ce soir, elle ne sera pas au même endroit, j'espère que j'arriverai à la retrouver dans la foule.
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NOTRE CHANCE
RomanceNora vient d'arriver à Paris pour passer quelques jours chez une amie. La foule de la gare est à peine derrière elle que son voyage prend une tournure inattendue. Sa rencontre avec un grand chien blanc au regard azur va la plonger dans l'univers...
