Chapitre 17

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Les amants, René Magritte (1928)

Au téléphone avec Lizbeth, la brune me racontait sa journée tandis que moi, je feignais de lui porter de l'intérêt tout en peignant. Elle me parlait de ses parents, de son chien, comme si j'en avais quelque chose à foutre. Mais je l'écoutais tout de même, ne pas être seule m'évitait de replonger dans mes travers.

Sans réfléchir, je traçais des traits sur mon cahier au crayon à papier, le résultat final en tête. Les mouvements de mon poignet étaient souples et contrôlés. Ma technique était quasiment parfaite, mes notes pouvaient le confirmer. Si enfant, je prenais des heures à acquérir ces méthodes, elles étaient désormais ancrées en moi. Ce qui me demandait tant d'efforts, enfant, était devenu mon moyen de décompresser et d'oublier.

Je dessinais des yeux aussi noirs que les abysses des enfers et aussi profonds que les océans. Je savais que je dessinais ses yeux, mais je voulais prétendre qu'ils appartenaient à un inconnu, qu'ils étaient quelconques. Ainsi, je n'aurais pas à me sentir coupable de me rappeler des moindres détails de son visage et de sa façon de me regarder.

Je jetai un rapide coup d'œil au dessin que j'avais fait plus tôt, celui qui représentait les miens. Mes yeux bleus. J'avais accroché la feuille au mur, au-dessus de mon bureau, avec mes autres dessins afin de combler un vide.

— Ma mère était si heureuse de me voir porter cette robe, s'esclaffa Lizbeth. Tu aurais dû voir sa tête, on aurait dit qu'elle allait pleurer.

Je ne répondis pas, mais cela ne sembla pas la déranger. Elle poursuivit, le débit rapide, animé par un enthousiasme auquel je ne pouvais pas répondre. Elle parlait de la robe, puis de sa mère, puis à nouveau de la robe, comme si tout ça avait une importance capitale.

Moi, je retenais un soupir. Elle ne s'arrêtait plus. Et je ne voulais surtout pas qu'elle pense que nous étions plus que deux filles qui baisaient de temps en temps.

— Je suis sûre que tu l'adorerais.

Peut-être. Mais je ne rencontrerais jamais cette femme de mon vivant.

— Ma mère, précisa-t-elle, pleine d'espoir, comme si elle attendait que je saute sur l'occasion.

Merde.

Elle pensait réellement que nous avions une chance de devenir plus que ce que nous étions déjà. Or, ce n'était pas le cas. Cependant, elle n'avait jamais osé aborder le sujet ouvertement.

— Écoute, Lizzy... Les couples, ce n'est pas vraiment mon truc, soufflai-je aussi sincèrement que possible.

Être sincère n'avait jamais été mon truc, bien au contraire. Je mentais et manipulais impunément pour ne pas m'encombrer d'autres problèmes. Ma famille était des marionnettes que je tenais dans mes mains, Lizbeth l'était aussi. Parce que je ne pouvais me résoudre à assumer les conséquences de mes actes. Le mensonge était plus facile. Et tellement moins douloureux. C'était lâche. Et j'étais la lâcheté incarnée.

J'aurais dû le dire à ma sœur. Lui dire que j'avais couché avec son petit ami. Dès le début. Elle en aurait été anéantie, mais elle aurait survécu. J'aurais pu l'épauler face à cette trahison. Sauf que maintenant, j'étais la traîtresse. Il n'y avait pas de retour en arrière.

Le vilain petit canard des Stewart était sur une pente bien trop raide. Et Dieu seul savait ce que cette chute pouvait faire éclater dans l'équilibre de cette famille parfaite. J'allais leur prouver que l'étoile brillante, c'était ma sœur. Moi, j'étais l'ombre qu'on cachait, celle qui rongeait depuis l'intérieur.

— Tu n'as jamais essayé, tu ne peux pas en être certaine, Emris, murmura Lizzy avec prudence.

Si, je le savais. Les fleurs, les mots doux, l'investissement que demandait l'autre personne. Je ne pouvais pas, j'en avais pas la force.

VenimeuseDes histoires addictives. Découvrez maintenant