Nature morte aux fruits : pommes et grenades, Gustave Courbet (1871)
Petite, j'étais intriguée par les peintures que papa offrait à maman, celles qui recouvraient les murs de notre maison. Pas parce que je les trouvais intéressantes ; elles étaient toutes les mêmes. Remplies de formes géométriques symétriques et parfaitement silencieuses ; aucune douleur n'en émanait. Aucune passion. Rien.
Cependant, papa m'avait emmené à Madrid avec lui lors d'un voyage d'affaires, au Prado. Il disait que cet endroit lui avait donné le goût des belles choses, une curiosité insatiable pour l'art. Selon lui, il s'agissait d'une mémoire vivante, un moyen de voir le monde et de comprendre notre Histoire, notre présent. Je pouvais encore le voir marcher dans l'établissement, les mains jointes derrière le dos, comme si chaque tableau exigeait un respect silencieux, alors que moi, je m'ennuyais terriblement. Mais ce fut différent avec Diego Velázquez. Quelque chose s'était produit. J'avais senti mon regard happé par la profondeur de son tableau le plus célèbre, me donnant, pour la première fois, l'impression que l'art n'était pas seulement beau, mais vivant.
J'étais faite pour l'art, mais pas pour le silence et le semblant de perfection. C'était pour cette raison que j'adorais le baroque, plus que tout au monde. Ce dernier ne cherchait pas à simplifier ou excuser les vices des uns et des autres, à rendre ses personnages lisses et présentables. Beaux. Au contraire, ils étaient indomptés.
Je me retrouvais dans ces noirs profonds, presque suffocants, utilisés par Velázquez. Mais ce que je trouvais intriguant était la lumière qui éblouissait presque le spectateur, créant un contraste d'une violence sans nom. Presque insoutenable.
Diego Velázquez m'avait appris que la douleur pouvait être transformée en un spectacle lorsque celle-ci était peinte sans pudeur. Exposée sur chaque visage, alternant entre désespoir, tristesse, colère et désir. Ce n'était pas comme à la maison, où je me sentais incomprise et invisible face aux toiles épurées de maman. Ici, rien n'était discret. Et dans le chaos, je me sentais enfin vue. En paix.
De ce fait, papa m'avait emmené à Rome, à Paris, et même à Vienne, comme si chaque voyage était une étape nécessaire pour apaiser ce besoin vital : voir de mes propres yeux ces œuvres d'art qui me faisaient vibrer. Dans chaque musée, je m'arrêtais des heures devant les toiles, mon carnet gris à la main, tentant de capturer un fragment de leur âme. Mais un jour, l'art, qui avait été notre langage commun, devint à ses yeux une lubie passagère, un caprice que l'on tolère chez une enfant mais qu'on décourage chez une adulte. Il commença à me répéter que ce n'était pas un métier, mais seulement un passe-temps. Sa voix était autoritaire parce que personne ne pouvait remettre en question l'avis de Halston James Stewart. Pas même sa propre fille.
Et encore moins lorsque son autre fille suivait ses pas. Elle lui ressemblait sur les points les plus importants à ses yeux : brillante, méthodique et si confiante qu'elle prenait toute la place dès qu'elle rentrait dans une pièce, comme si l'air lui appartenait. La répartie tranchante lorsqu'il le fallait et le regard qui ne vacillait jamais, Eleena pouvait même convaincre les plus obstinés, ce qui rendait papa très fière. Moi, je vivais là où le monde me laissait l'occasion de respirer. À côté d'elle, je n'étais qu'un murmure, une ombre discrète dans un tableau où elle occupait le centre avec éclat.
Lorsque j'aperçus papa dans ma chambre, les mains croisées dans son dos, face à la toile que je venais de terminer, ce fut un douloureux souvenir qui me revint. Celui où nous parlions toujours, où j'existais encore à côté d'Eleena. Je me demandai s'il s'en rappelait encore. Le temps où l'art ne constituait pas un mur indestructible entre nous deux.
— Tu te souviens du Prado ? lançai-je hésitante, toujours sur le seuil de la porte.
Il restait silencieux si longtemps que je crus qu'il allait m'ignorer.
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Venimeuse
Roman d'amourÀ dix-neuf ans, Emris Stewart est une artiste torturée, rongée par ses propres démons. Elle enchaîne alors les conquêtes sans lendemain et les jeux de pouvoir, persuadée que se briser est la seule façon de se sentir vivante. Mais tout bascule cet ét...
