Les Parapluies, Pierre-Auguste Renoir (1881)
La table était dressée avec une précision presque chirurgicale. Les couverts brillaient sous la lumière tamisée du lustre en cristal, les verres scintillaient comme des diamants, et les serviettes en lin blanc étaient pliées avec un raffinement déconcertant. Tout était parfait, comme d'habitude. Sauf moi.
À contrecœur, je m'étais arrachée à mon art, m'efforçant de cacher mon ennui derrière un masque d'indifférence. C'était ce que papa attendait de moi. Que je ne fasse aucune vague, jouant constamment le rôle de la famille parfaite. Seulement, ce qu'il ne savait pas, c'est que je détestais cette pièce où je me sentais toujours de trop. Où mon maquillage semblait bien trop voyant et sombre et où mes bras couverts de peintures faisaient tâche.
Ayant cédé ma place habituelle à Nathan, je me trouvais désormais en bout de table. De là où je me trouvais, il m'était possible d'observer le spectacle sans y participer. C'était bien plus simple que d'essayer d'exister.
Leurs voix résonnaient, harmonieuses, parfaitement coordonnées comme les notes d'une mélodie répétée à l'infini. Chaque mot, chaque rire semblait orchestré pour renforcer l'image de la famille idéale.
Je le savais pertinemment : il s'agissait de la plus grande fierté de papa. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, son empire n'était rien sans sa femme irréprochable et ses deux filles chéries. Du moins, c'est ce que tout le monde pensait. Ce tableau de bonheur familial était son chef-d'œuvre, son trophée le plus précieux. Cependant, ce rôle m'avait épuisée. Il fallait être souriante, chaleureuse, impeccable en toutes circonstances. Ne jamais montrer de colère, ni de faiblesse. Juste lisse et parfaite. Ainsi, papa m'aimerait et serait fier de moi.
Et il l'avait été. J'avais été sa princesse, son trésor. Jusqu'à ce que les sourires s'effacent et que la vérité éclate. Jusqu'à ce qu'il découvre ce que j'étais réellement. Brisée.
— Je suis tellement fier de toi, mon ange. Ce stage dans ce cabinet d'avocats réputé... C'est une opportunité incroyable, lança papa, les yeux brillants d'admiration.
Évidemment, le regard de papa était rivé sur Eleena. L'aînée prodigieuse, celle qui ne le décevrait jamais. Sa fille parfaite.
Assise à sa droite, ma sœur abhorra un sourire humble, faussement modeste. Elle hocha timidement la tête, jouant son rôle comme personne n'aurait pu le faire. Bien sûr qu'elle était fière d'elle-même. Cette dernière était déterminée à entreprendre une brillante carrière, et il s'agissait de sa première expérience dans le métier.
— Merci, papa. J'avoue être anxieuse, mais j'espère tout de même être à la hauteur.
Je détestais cette voix douce, posée, maîtrisée. Je détestais ce ton faussement hésitant, cette manière de minimiser ses réussites pour recevoir plus de compliments encore. Tout sonnait faux, comme une symphonie répétée mille fois pour atteindre la note parfaite.
Mais, au fond, ce que je détestais réellement était ma propre personne. Je me haïssais de ne pas trouver la force de briser ce mur de silence, de ne pas pouvoir sourire sincèrement et lui dire à quel point elle le méritait. J'aurais voulu ouvrir la bouche et lui avouer qu'elle était la personne la plus acharnée et dévouée que je connaisse. Lui dire que son succès n'était pas seulement mérité, mais inévitable. J'aurais aimé pouvoir l'enlacer, sentir sa chaleur rassurante, et lui murmurer que j'étais persuadée qu'elle deviendrait une avocate brillante, respectée et admirée. Parce qu'elle en avait le potentiel. Parce qu'elle incarnait tout ce que je n'étais pas.
Pourtant, les mots restaient coincés dans ma gorge, comme un poison amer. À la place, je restai immobile, figée dans un mutisme cruel, spectatrice de ma propre lâcheté. Je demeurai une étrangère dans cette scène familiale. Une intruse dans ce tableau parfait. Invisible, même à ses yeux.
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Venimeuse
RomansaÀ dix-neuf ans, Emris Stewart est une artiste torturée, rongée par ses propres démons. Elle enchaîne alors les conquêtes sans lendemain et les jeux de pouvoir, persuadée que se briser est la seule façon de se sentir vivante. Mais tout bascule cet ét...
