Chapitre 20

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Partie d'échecs, Sofonisba Anguissola (1555)

C'était dimanche. Ma sœur était à l'Église pour la matinée. Mes parents aussi.

Aujourd'hui, je me sentais vide, vide d'une quelconque émotion, trop fatiguée. Par conséquent, je n'arrivais pas à peindre, à déverser ma colère sur la toile telle une déesse en colère. Le blanc, le rouge et le noir ne m'inspiraient en rien.

Mes démons agitaient un drapeau blanc le temps d'une journée. Et, habituée à leur présence, je ne savais pas comment me comporter. Quoi faire. J'avais appris à vivre en guerre. Ainsi, le calme me rendait nerveuse.

Je me rendais compte qu'ils faisaient partie de mon identité. Que je le veuille ou non. Ils façonnaient mes réactions, mes intuitions ; je n'étais pas entière sans eux.

Alors, assise sur le canapé, je fixais le plateau de dames mis en évidence sur la table basse. Le bois luisait légèrement sous la lumière, et les cases noires et blanches dessinaient un motif sévère. Il n'y avait pas encore de pions, juste ce quadrillage silencieux, prêt à accueillir une partie. Le jeu semblait m'attendre, mais rien ne bougeait. Juste moi, assise là, les mains croisées, les yeux fixés sur ce damier immobile. J'imaginais que mes parents s'étaient amusés durant une partie avant de partir. Enfant, j'adorais les observer jouer, analyser leur stratégie, mais je parvenais difficilement à les battre avant l'adolescence. Je me faisais bien trop facilement duper, trop enthousiaste par l'idée de les battre.

— Regarder un damier pendant des heures ne fait pas de toi quelqu'un de stratégique, Emris.

Je me tournai vers mon interlocuteur, remarquant pour la première fois Nathan. Ce dernier était adossé contre un mur, derrière le canapé, de sorte à ce que je ne le remarquasse pas.

Depuis quand me regardait-il ?

— Mais regarder une fille sans qu'elle ne le sache fait de toi un putain de voyeur, Nathan.

— L'idée que le copain de ta sœur te mate, ça t'excite ?

Surprise, je restai muette un instant.

— Possible, soufflai-je si bas que je doutais qu'il m'eût entendu.

Ses cheveux noirs étaient ébouriffés, et je ressentais l'irrésistible envie de passer mes mains dans sa chevelure, d'accaparer toute son attention. De sentir ses yeux noirs sur mon corps et sur mon visage.

Je voulais qu'il me contemple. Qu'il m'absout, ou qu'il me condamne. Je désirais me consumer dans ses bras, même si, à lui seul, il représentait mon péché le plus impardonnable.

Il fit claquer sa langue contre son palais, amusé.

— Pourquoi n'essaies-tu pas de t'en prendre à quelqu'un de ta taille ?

— Aux dames, on n'attaque pas : on piège. Je te croyais plus futé que ça, Nate.

Ce surnom le déstabilisa un instant. Il s'agissait de celui que ma sœur lui donnait.

— Tu te trompes, Em, riposta Nathan en regagnant rapidement son sang-froid. C'est la patience qui compte le plus. Il ne faut jamais se précipiter pour faire tomber son adversaire. Il faut attendre que ce soit lui qui fasse une erreur et qu'il s'expose. Ce n'est pas la stratégie brute qui t'amène à la victoire, mais le contrôle total. Le contrôle de son adversaire.

Sa vision des choses ne me surprenait en rien. Nathan jouait avec moi comme un pion, sûr de son pouvoir et de sa supériorité depuis des semaines. Cependant, je l'observais et l'analysais. J'avais appris à lire ses mouvements, à anticiper ses pièges. Alors, je ne voulais pas juste lui tenir tête, mais lui prouver que j'étais plus qu'une pièce sur son échiquier. J'allais savourer cette victoire.

VenimeuseDes histoires addictives. Découvrez maintenant