Chapitre 23

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Le Déjeuner sur l'herbe, Édouard Manet (1863)

Si j'avais pensé que cet été ne pouvait pas être plus chaotique, je m'étais trompée. Effectivement, à côté de moi, Joshua marchait les mains dans les poches, nonchalamment. Cette distance entre nos deux corps était gênante parce qu'elle démontrait que nous ne savions pas comment se placer l'un par rapport à l'autre. Le seul avantage était qu'il ne forçait pas la conversation, se contentant de se murer dans un agréable silence.

Au départ, l'idée était de montrer à Nathan Santa Monica de nuit, avec la jetée éclairée et l'air salé de l'océan. Originaire de New York, il n'avait jamais eu l'occasion de profiter d'un tel spectacle, ce qui était triste. Los Angeles était une ville unique, qui respirait différemment, ayant cette chose inexplicable que je comparais souvent à de la magie. Ce n'était pas un hasard si la métropole était surnommée la Cité des Anges.

Je l'avais observé en silence, remarquant la façon dont ses yeux suivaient furtivement la grande roue qui tournait, ou encore sa manière dont ses doigts effleuraient parfois le bois de la jetée pour en sentir la texture. Seulement, cette promenade qui avait commencé comme un simple moment prenait une tournure bien plus compliquée que prévue. Pour être honnête, je ne l'avais même pas vu venir, mais Eleena s'était mise en tête que je me sentais seule. De ce fait, elle avait orchestré un double rencard improvisé, comme si c'était naturel. Comme si Joshua me plaisait.

À l'époque, ce n'était pas le cas. Aujourd'hui, mon indifférence à son égard était intacte.

— Jolie vue, non ? finit-il par lancer, se plaçant discrètement à mes côtés.

Le bois de la jetée craquait sous nos pas irréguliers, usé par les années et la marée. Chaque planche semblait raconter sa propre histoire, passant par les soirées arrosées des célébrités de Los Angeles jusqu'aux moments en famille. Malgré l'heure tardive, les enfants riaient aux éclats et les lumières des manèges étaient encore allumées, se reflétant sur les vagues à peine perceptibles. La grande roue tournait lentement, ses néons colorés dessinant des arcs lumineux dans le ciel sombre. Enfant, cette attraction était ma préférée à Santa Monica. Celle-ci me donnait l'impression d'avoir le monde à ma portée, d'être importante.

Un parfum de sel et de friture flottait dans l'air, mêlé à la douce odeur de chocolat des boutiques de sucreries aux prix disproportionnés. Les rires des adolescents se mêlaient aux cris lointains des montagnes russes, créant une bande sonore qui m'était familière.

— Je t'ai déjà aperçu dessiner sur ce banc, continua-t-il en pointant du doigt l'endroit dont il parlait. Quand nous étions toujours au lycée.

Je tournai la tête vers ce banc, soudainement intriguée par ses propos.

— Comment te souviens-tu de ça ?

Il haussa les épaules, un sourire gêné sur les lèvres qui faisaient ressortir l'une de ses fossettes.

— Tu avais l'air concentrée. Complètement ailleurs, comme si rien d'autre n'existait. C'était agréable de te voir apaisée. Tu n'étais pas comme ça au lycée.

— J'étais comment ? demandai-je, légèrement sur la défensive.

— Fermée.

Difficile d'être autrement que fermée lorsque j'essuyais des insultes misogynes la majorité du temps...

— Ouais...

Il n'insista pas, mais je sentais encore ses yeux peser sur moi.

Je jetai un coup d'œil à ma sœur qui marchait devant, suspendue au bras de Nathan, le visage légèrement incliné, tourné dans sa direction. Elle riait à une blague qu'il venait de lui faire, sans même le lâcher des yeux, comme si elle absorbait chacune de ses paroles. Je ne savais pas si c'était l'insouciance ou la certitude d'être aimée qui lui donnait cet air sur son visage. Peu importait de quoi il s'agissait, c'était envoutant de la regarder. Je ne comprenais pas comment Nathan était prêt à tout foutre en l'air avec elle pour ce jeu malsain entre nous.

VenimeuseDes histoires addictives. Découvrez maintenant