Salomé reçoit la tête de saint Jean Baptiste, Michelangelo Merisi da Caravaggio (1607)
Elle nous avait vu.
Elle savait.
Eleena savait.
J'avais chaud. Trop chaud. Assise en face de ma grande sœur et entourée de ma famille, je pensais que c'était la fin. Je ne comprenais pas pourquoi elle abhorrait toujours une expression aussi calme, mais je savais que mon mensonge n'était plus qu'une vulgaire ruine. Nathan n'était plus mon secret le plus honteux. Du moins, il ne le serait bientôt plus.
Mon cousin, Adenis, parlait d'à quel point la Sorbonne était incroyable et combien les Parisiennes étaient délicieuses, décrivant chaque anecdote avec un enthousiasme presque théâtral.
— Et puis, ajouta-t-il en riant à l'intention de papa, tu devrais voir les Parisiennes, elles ont ce truc, tu sais, ce mélange de sophistication et de mystère qui te fait tourner la tête. Certaines sont... Délicieuses.
Je ne parvenais pas à sourire lorsqu'il faisait des blagues ou même à paraître intéressée par son récit. Je ne l'avais jamais été, mais c'était pire que par le passé. Je les entendais, mais ils ne me touchaient pas. J'avais l'air préoccupée et honteuse, fixant mon assiette blanche pour ne croiser le regard de personne.
Parfois, je relevai le visage de mon assiette pour passer le sel à quelqu'un, mais ça s'arrêtait là. Pour la première fois de ma vie, je n'avais aucune combine pour me sortir de là, pour prétendre. J'avais volé le petit ami d'Eleena, et elle restait calme, je ne savais pas pourquoi. Je n'arrivais pas à comprendre comment c'était possible, comment elle pouvait s'empêcher de me hurler dessus, de me tirer les cheveux, de pleurer.
Était-elle au courant ? Ou était-elle encore plus manipulatrice que moi ? Était-elle en train de jouer le rôle d'Eleena Stewart, la gentille petite fille à papa ? J'avais toujours pensé connaître Eleena, mais sa réaction me dépassait.
La paix que m'apportait l'amour de Nathan avait définitivement laissé place à l'inquiétude, à la peur.
— Et comment se passent tes études, cousine ? demanda sérieusement Adenis.
— Ça se passe bien, les cours sont denses mais c'est passionnant, répondis-je, la voix plus faible que je ne l'aurais voulu.
Je relevai la tête dans sa direction et remarquai qu'il ne me regardait pas, moi, mais Eleena, comme si j'étais invisible. Un frisson de honte me parcourut. J'étais idiote d'avoir pensé que quelqu'un dans cette famille en avait quelque chose à foutre de moi. À quoi m'attendais-je ? Nathan m'aimait, mais je restais le vilain petit canard.
Tout le monde la regardait, mais je fixais Adenis et sa putain de cravate bleue, incapable de lever les yeux. Je sentais la chaleur monter à mes joues, la honte me clouant sur place. Il hocha légèrement la tête poliment. Mais je savais que pour lui, l'école d'art était quelque chose de dérisoire qu'on pouvait étudier sans jamais atteindre la véritable valeur intellectuelle. Mes choix le satisfaisaient car ces derniers lui permettaient d'être meilleur que moi aux yeux de nos parents. Il était un compétiteur né. Ce qui signifiait que ma sœur et moi étions la compétition à battre. Je m'étais toujours dit qu'à ce stade Adenis Stewart était un pôle de compétitivité à lui tout seul.
— Et vous, jeune homme ? demanda ma tante, feignant un intérêt qu'elle ne cachait pas vraiment.
— Je suis dans une école d'art à New York.
Nathan ne développa pas sa réponse, il n'en avait pas envie, je le savais. À sa place, je n'aurais pas aimé parler de moi à cette bande d'inconnus prétentieux.
VOUS LISEZ
Venimeuse
Roman d'amourÀ dix-neuf ans, Emris Stewart est une artiste torturée, rongée par ses propres démons. Elle enchaîne alors les conquêtes sans lendemain et les jeux de pouvoir, persuadée que se briser est la seule façon de se sentir vivante. Mais tout bascule cet ét...
