Paix et Guerre, Pierre Paul Rubens (1629)
J'avais passé des heures sur la plage à tenter de remettre de l'ordre dans mon esprit, d'élaborer un discours pour Eleena. Du moins, c'était ce que j'essayais de croire. En réalité, je savais que Nathan, après s'être expliqué avec Eleena, partirait de la maison pour New York. Et si je ne voulais pas affronter ma famille, l'idée de me heurter au ancien petit ami de ma sœur m'était encore plus insupportable que le reste.
La nuit était tombée et ma sœur n'avait toujours pas cherché à me parler ou à me tuer. Ou peut-être que mon père l'en avait empêché. Je secouai légèrement la tête, ne parvenant pas à y croire. Papa savait et il n'avait rien dit.
Je pris une longue inspiration et décidai de retourner à l'intérieur de la maison. Je devais parler avec Eleena, je ne pouvais plus repousser cette confrontation. J'avais fauté et j'allais assumer. Je n'avais pas le choix.
Lorsque je pénétrai l'enceinte de la maison, personne n'était dans la salle à manger. Dans l'obscurité, la pièce paraissait dépourvue de vie. Je ne me demandai pas où étaient mes parents, ce qu'ils faisaient, je fonçais vers la chambre de ma sœur avant que mon courage ne disparaisse dans un nuage de fumée. Je devais lui expliquer, elle avait le droit de savoir.
Sans même toquer, j'entrai dans la chambre de ma grande sœur, me rappelant que je n'y avais pas mis les pieds depuis longtemps. Je remarquai que rien n'avait changé dans cette dernière. Les murs étaient toujours peints d'un bleu avec des nuances blanches pour lui rappeler le ciel, son grand lit trônait au milieu de la chambre et ses chaussons de danse roses étaient posés sur son bureau. Rien n'avait changé.
Puis, j'aperçus Eleena, les yeux bouffis, qui m'observait, la mâchoire contractée. Tout avait changé.
Je fis prudemment un pas en avant, cherchant son approbation pour parler, pour l'approcher.
— Dégage, je ne veux pas te voir, cracha péniblement Eleena.
Je regardai un instant ailleurs, puis reposai mon regard sur elle. Elle méritait de savoir.
— Nous devons parler, dis-je doucement.
Elle rigola amèrement, et ça ne lui ressemblait pas. Ma sœur ne pleurait pas, elle ne fuyait pas une conversation, Eleena Juliet Stewart était forte.
— À propos de quoi ? Du fait que tu t'es tapée mon mec à quelques mètres de ma chambre ?
Je déglutis.
— Eleena–
Elle se redressa soudainement et planta ses yeux verts dans les miens.
— Non, Emris. Tu vas m'écouter. Je t'ai dit que je l'aimais, je t'ai dit que j'envisageais un avenir avec lui, et tu te l'es tapée.
Je ne savais pas quoi dire.
— Je suis désolée, Eleena.
— Étais-tu désolée avant que je l'apprenne ?
Je ne répondis pas.
— Étais-tu désolée pendant que tu te tapais mon putain de mec ? cria Eleena avant que sa voix ne se brise.
Elle méritait de savoir, je le savais. Mais je souhaitais seulement fuir comme l'avait fait Nathan.
— Pourquoi as-tu fait ça ?
Sa voix s'était légèrement radoucie, mais je savais pertinemment qu'elle me détestait toujours autant.
— Pour une histoire de cul ? Pour me prouver quelque chose ?
J'ouvris la bouche, mais la refermai aussitôt. Je ne savais pas pourquoi j'avais fait ça, la seule chose que je comprenais était que j'avais un problème. Je n'étais pas normale, j'avais besoin d'aide.
— Ce n'était pas une histoire de cul, Eleena.
Elle rigola comme si elle ne me croyait pas.
— Nous nous sommes rencontrés à New York, racontai-je pour qu'elle comprenne notre histoire. Nous avions couché ensemble, mais je ne savais pas qui il était, ou qu'il était en couple, je te le jure.
Son visage était déformé par la douleur parce qu'elle comprenait sûrement que je n'avais pas été la seule. Il y en avait eu trois autres avant moi.
— Lorsque j'ai vu qui il était en arrivant à Carpinteria, j'étais résignée à ne pas l'approcher, mais je ne pouvais pas m'en empêcher.
Je savais que ce n'était pas ce qu'elle souhaitait entendre, mais je lui devais la vérité.
— Alors nous nous sommes lancés dans un jeu, et plus je passais du temps avec lui, plus je m'en voulais de ressentir ce que je ressentais. Ce désir d'être avec lui m'était insupportable, j'ai essayé de lutter, mais il était toujours là. Quelque part. Je n'arrivais pas à lui échapper. Il était toujours là.
Il était toujours là. Dans un coin de ma tête. C'était impossible de lui échapper. Elle me regardait avec dégoût.
— Comment as-tu pu me faire ça ? Je suis ta sœur...
— Ce n'était pas prévu.
Ses lèvres tremblaient parce qu'elle tentait de s'empêcher de pleurer devant moi pour paraître forte, pour que je ne sache pas à quel point je l'avais anéantie.
— Je ne t'aurais jamais fait ça.
Je sais...
— Je ne t'aurais jamais fait ça, répéta Eleena dans un sanglot.
J'avais envie de la prendre dans mes bras, de la réconforter, mais j'étais la cause de sa douleur. Alors ce n'était plus mon rôle.
— Tu m'as laissé m'accrocher à Nathan... Je ne t'aurais jamais fait ça, Emris.
Je le savais. Parce qu'Eleena avait toujours été une meilleure sœur pour moi que je ne l'avais jamais été.
— Pars ce soir, s'il-te-plaît, me demanda faiblement Eleena. Je n'aurais pas la force de te voir demain matin.
Je m'apprêtai à partir, la tête baissée, honteuse, mais ma sœur m'interpella.
— Est-ce que tu regrettes ?
Une larme roula sur ma joue tandis que je m'arrêtai, net.
J'avais envie d'être avec Nathan à chaque instant, je me sentais immortelle avec lui. Et ce n'était pas une question de sexe. Peut-être qu'au fond ça ne l'avait jamais été. C'était bien plus. J'aimais lui parler, le toucher, son parfum et la promesse d'un futur sur ses lèvres. Il aimait mon corps, mais il aimait aussi ce que j'étais. Il aimait les démons qui m'animaient, mon art et mes tendances perverses. Nathan me voyait comme personne ne l'avait jamais fait auparavant. Avec lui, j'étais celle que j'avais toujours voulu être. J'étais heureuse et immortelle. Et même si j'avais envie de regretter, une partie de moi savait que si j'avais le choix, je referais la même chose. Parce que c'était trop bon pour ne l'avoir jamais eu du tout.
Sans même me retourner, je repris mon chemin pour commencer à rassembler mes affaires dans ma valise. Et je sus qu'elle comprit.
Je sus que les sœurs Stewart étaient devenues deux inconnues.
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Venimeuse
RomanceÀ dix-neuf ans, Emris Stewart est une artiste torturée, rongée par ses propres démons. Elle enchaîne alors les conquêtes sans lendemain et les jeux de pouvoir, persuadée que se briser est la seule façon de se sentir vivante. Mais tout bascule cet ét...
