Orestes poursuivi par les Furies, William-Adolphe Bouguereau (1862)
Nous venions de raccrocher, mais Lizbeth m'envoya tout de même un dernier message. Cette dernière me souhaita une bonne nuit avec une douceur sans nom. Cependant, j'avais remarqué ses silences durant notre appel, comme si elle pesait ses mots face à mon manque d'efforts. Lizzy me savait distraite, mais en ignorait toujours la raison. Moi, je n'avais pas trouvé la force de lui annoncer que je ne l'appréciais pas de la même façon.
Je ne voulais pas jouer avec elle, ni la faire espérer, mais je ne pouvais pas lui expliquer l'attirance que je ressentais pour le petit ami de ma sœur. Elle était bien trop pure pour le concevoir. Surtout que cette attraction n'était pas seulement physique. Ce que je ressentais était bien plus profond et trouble, comme s'il était le seul à pouvoir me comprendre. À me voir telle que j'étais : brisée.
Nathan Ensler semblait embrasser mes excès, mes failles et mes contradictions. Pire encore, il y trouvait une forme de beauté. Une vérité brisée, mais réelle.
Je fis coulisser l'une des baies vitrées du salon en silence. Toutes les lumières étaient éteintes et il était tard, ce qui signifiait que j'étais la seule réveillée.
Cependant, je vis Nathan, assis sur le perron, dos contre la rambarde, jambes allongées dans la poussière. Ses épaules étaient relâchées, son visage baissé et éclairé par la faible lumière du porche. Un de mes livres était tenu dans ses mains.
J'aurais dû faire demi-tour, mais j'étais incapable de me détourner.
— T'es sérieux ? m'exclamai-je en fermant la baie vitrée derrière moi.
Nathan releva lentement la tête, un coin de sa bouche se tordant en un demi-sourire. Pas de surprise dans ses yeux. Pas d'excuse non plus.
— Tu laisses traîner tes trucs partout, il fallait bien que quelqu'un leur donne une utilité, tu ne penses pas ?
Il tapota lentement la couverture entre ses doigts, satisfait de ma réaction. Il s'agissait du troisième tome d'une saga fantastique que je venais de dévorer en quelques jours. Je ne comprenais pas pourquoi il était déjà au troisième tome.
— Rends-le moi, Nathan. Si tu as tant envie de lire, tu peux emprunter ceux d'Eleena. Je suis persuadée que ton esprit de psychopathe appréciera Stephen King.
Mon ton était sec et moqueur. De ce fait, Nathan ne répondit pas tout de suite, faisant tourner le livre entre ses doigts, un sourire en coin flottant sur ses lèvres.
Si mes étagères croulaient sous la romance et le fantastique, celles d'Eleena criaient l'horreur. Elle collectionnait les histoires de meurtres, de psychopathes obsessionnels. Des livres peuplés de sang, de cris étouffés et de mères destructrices. Un peu comme Carrie, justement.
En réalité, j'étais loin d'être la plus romantique des deux. Les contes de fées me faisaient lever les yeux au ciel, et l'amour, je le bousillais systématiquement avant qu'il ait le temps de me blesser. J'enchaînais les nuits sans lendemain, les jeux de pouvoir. Je fuyais les émotions comme des bombes à retardement. Eleena croyait à l'amour. Le vrai. Ma sœur voulait des gestes tendres et des déclarations sincères. Cependant, elle lisait des livres pleins de ténèbres, de violence et de folie. Cette inversion silencieuse entre nous était ironique.
Au fond, peut-être qu'elle lisait pour s'en protéger. Moi, je lisais pour y croire.
— C'est dommage, je viens d'arriver au chapitre 17. Ce passage est parlant, déclara-t-il simplement de manière mystérieuse.
Ce chapitre était mon préféré. Le lecteur découvrait enfin que le roi enfant n'était pas cruel, mais seulement brisé. Façonné par ses démons plus que dirigé par eux. Prisonnier d'une mère. Il voulait s'en libérer. Néanmoins, ces ombres étaient gravées en lui, jusque dans sa façon d'aimer, de haïr, de gouverner. Elles faisaient partie de lui, comme des cicatrices qu'on finit par confondre avec la peau.
— Ce n'est pas à toi, tu n'as pas le droit de lire ça.
Ses cheveux étaient en bataille, son regard rivé sur moi, une ombre dansant sur son beau visage. Je portai mon regard sur ses mains rugueuses tout en essayant de l'imaginer sculpter le corps d'une femme, recouvert de poussière et des cernes sous ses yeux tant il s'acharnait sur son projet, trop passionné pour se résoudre à s'arrêter.
Si ce n'était pas le copain de ma sœur, je me serais jetée sur lui, le suppliant de me faire goûter à l'enfer. Pourtant, je ne pouvais pas. Je n'avais jamais été la meilleure sœur, mais Eleena était la gentillesse et la douceur incarnée. Elle était une étoile qui brillait, et mon devoir était de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour la préserver à tout jamais, l'empêcher de s'éteindre. De subir le même sort que moi et d'errer sur Terre sans but précis avec pour seule arme, sa créativité. Je lui devais bien ça.
— Pourquoi ? Parce que ce livre te ressemble un peu trop ?
Il ne souriait plus, cherchant désormais à lire en moi. J'étais aussi tranchante que mes démons, il aurait dû le savoir avant de s'engager sur une pente aussi glissante. Parce que, désormais, aucun de nous deux n'était capable d'admettre la défaite, trop désireux d'avoir une quelconque emprise sur l'autre. Et beaucoup trop égoïstes pour penser au mal que nous pouvions faire à la personne qui nous aimait plus que tout au monde.
Je baissai les yeux, serrant les mâchoires. Après une longue hésitation, je ne répondis pas à sa question. Il n'en avait pas besoin. La réponse flottait déjà dans l'air. L'évidence était brutale.
Et puis, il y avait ce silence que je choisissais si souvent pour éviter d'avouer que j'étais touchée, découverte. Le silence était un cri que seuls les gens comme nous pouvaient entendre. Et Nathan le comprenait mieux que quiconque.
Il ne me pressa pas, respectant ces silences. Alors, à mi-voix, presque malgré moi, je laissai tomber une question, fragile, suspendue :
— Est-ce que tu penses que guérir est possible ?
Je priais intérieurement pour qu'il dise oui.
— Non. La rédemption est un mythe.
J'acquiesçai.
— Lorsque tu es damné, tu es damné. Impossible de revenir en arrière et de connaître à nouveau la simplicité de la vie, le bonheur.
Un voile de tristesse recouvrit ses yeux, et je compris que Nathan et moi étions similaires. Nous donnions l'impression aux autres d'être les maîtres du jeu, alors que nous étions prisonniers de ce dernier.
Nous l'étions depuis si longtemps, que nous ne savions plus à quoi ressemblait la liberté. Pour toujours, nous serions malheureux et tenus en chaînes par nos démons. Peu importait si nos comportements devenaient abusifs, nous avions perdu.
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Venimeuse
Roman d'amourÀ dix-neuf ans, Emris Stewart est une artiste torturée, rongée par ses propres démons. Elle enchaîne alors les conquêtes sans lendemain et les jeux de pouvoir, persuadée que se briser est la seule façon de se sentir vivante. Mais tout bascule cet ét...
