Impression, soleil levant, Claude Monet (1872)
Suite au baiser échangé avec Nathan, je m'étais enfermée dans ma chambre, honteuse. Incapable d'affronter le regard de ma sœur, de son copain ou celui de mes parents, je n'avais pas daigné sortir de ma chambre pour dîner, prétendant être beaucoup trop intéressée par le roman que je lisais.
En vérité, le bouquin n'était pas terrible. Et je peinais à m'intéresser à l'intrigue aussi pauvre que malmenée. Ou peut-être que j'étais tellement en colère contre moi-même que je n'arrivais pas à apprécier l'histoire dans laquelle je venais de me lancer.
Et je savais que Nathan voyait clair dans mon jeu. Sans même l'apercevoir oser un sourire narquois, je le savais. Parce que j'aurais eu la même réaction à sa place. Il avait raison : j'étais celle qui était à l'origine de ce rapprochement, même si je savais qu'il appartenait désespérément à ma grande sœur. Pourtant, j'étais aussi celle qui me cachait, celle qui fuyait. Pas lui.
Et à l'instant, je ne pouvais plus me rendre invisible. C'était impossible de fuir ma famille et Nathan comme la peste alors que ma présence était requise pour regarder avec eux un film diffusé à la télé. Comme tous les dimanches soirs.
Ainsi, je me retrouve coincée avec Eleena et Nathan. Au sens propre comme au figuré. Ces derniers avaient l'air différents. Plus apaisés. Comme s'ils avaient retrouvé un terrain d'entente après la tempête. Leurs épaules se frôlaient, sans qu'ils s'en rendent vraiment compte, mais c'était suffisant pour que l'air autour d'eux change. Nathan, d'habitude réservé, glissa sa main vers celle d'Eleena et la saisit doucement. Elle répondit sans hésiter, comme si ce contact était une évidence.
Je pourrais blâmer le destin pour cette ironie. Mais ce détail n'était rien en comparaison de ce qu'il se passait réellement entre Nathan et moi. Même si j'essayais de nier, je ne pouvais plus.
Je devais me rendre à l'évidence : Nathan et moi étions quelque chose.
Je ne savais pas réellement ce que nous étions, mais nous étions quelque chose. Et ça, malgré la relation qu'il entretenait avec ma sœur.
Face à la télévision du salon, je ne prêtais pas attention au film qui se déroulait sous mes yeux, fixant discrètement le couple à mes côtés. Papa râlait face au comportement du protagoniste, qui ne pouvait heureusement pas l'entendre, mais je n'étais pas sûre qu'il s'en rendit compte tant il était sur les nerfs.
Sentant un regard sur moi, j'aperçus maman, dans son fauteuil préféré, m'observer avec attention. Elle avait ce regard qui savait voir au-delà des mots, qui percevait les silences, les hésitations.
— Tu sais, ma chérie, commença-t-elle doucement afin que je sois la seule à l'entendre, ça me fait tellement plaisir de voir Nathan et Eleena comme ça. Ils s'aiment vraiment. Ce genre d'amour, tu sais, ce n'est pas juste des moments faciles. C'est un engagement, un respect mutuel. C'est précieux.
Je détournai les yeux, jouant distraitement avec le bord de ma manche. Je n'avais pas envie de parler de la relation de ma sœur. Pas après cet après-midi, dans l'océan.
— J'espère que toi aussi, un jour, tu trouveras quelqu'un qui t'aimera comme ça, poursuivit maman, les yeux pétillants d'espoir. Tu passes tout ton temps à te cacher derrière ta musique, ta peinture, et tes livres, mais l'amour, c'est aussi ce qui rend la vie belle. Je ne te demande pas de te précipiter, mais il faut que tu réussisses à ouvrir ton cœur.
Je sentis le poids de ses mots comme une pression douce-amère.
Nathan, à côté d'Eleena, riait doucement à une réplique du film. Il semblait détendu, comme si ce baiser n'avait jamais existé.
Ma mère approcha, posa sa main sur mon bras, et je crus déceler une pointe d'exigence dans son regard.
— Je ne te dis pas ça pour te mettre la pression, mais... je veux que tu vives ça, Emris. Que tu ressentes cette chaleur, ce lien qu'ils ont.
Je me mordis la lèvre, incapable de répondre. Comment lui dire que quelques heures plus tôt, j'avais embrassé celui qu'elle me montrait comme un exemple ?
— Un jour, tu comprendras, murmura ma mère, comme pour elle-même. L'amour, c'est compliqué. Mais ça en vaut la peine.
Si c'était le cas, pourquoi Eleena finissait-elle toujours par en payer le prix ?
— Si tu le dis.
— Tu sais, tu me rappelles ton père lorsque nous nous sommes rencontrés. Toujours à chercher quelque chose qu'il ne trouvait jamais. À enchaîner les relations sans importance. Un peu rebelle dans l'âme. Il avait ce feu en lui, cette impatience que j'ai toujours trouvée fascinante.
J'avais du mal à me trouver la quelconque ressemblance avec papa. Il était confiant et respecté tandis que j'étais seulement perdue. Rejetée au lycée, utilisée pour mon corps. C'était pour cette raison que nous ne nous étions jamais entendus. Eleena était son reflet, pas moi.
— Avant de le rencontrer, j'étais fiancée à quelqu'un d'autre. Harry. Un homme sérieux, stable et doux. Ton père n'a pas lâché l'affaire. Il a tout fait pour me convaincre, pour me montrer qu'il était différent. Qu'il pouvait m'apporter ce que je ne trouvais pas avec lui. Il était têtu, déterminé, presque obstiné.
— Et tu l'as laissé faire alors que tu étais fiancée ?
Elle afficha un sourire nostalgique. Pendant un bref instant, j'eus l'impression de la voir rajeunir. De percevoir la jeune fille naïve et attirée par l'interdit.
— Au début, non. Je voulais respecter mes engagements. Harry était parfait. Mais petit à petit, j'ai vu qui ton père était vraiment, au-delà des apparences. Il n'a jamais cherché à me forcer, juste à être là, à attendre que je le remarque.
Je ne parvenais pas à imaginer la respectable Mary Beth succomber à un autre que son fiancé. Encore moins lorsque son prétendant était initialement un coureur de jupons.
— J'étais tiraillée entre ce que je croyais devoir faire et ce que je voulais vraiment. Mais au final, c'est lui qui a gagné, parce qu'il ne s'est jamais contenté de ce qui semblait évident. Il a cru en nous, même lorsque c'était peine perdue.
J'eus une pensée pour Lizbeth qui croyait en nous. Elle incarnait la sécurité, une vie facile et sans orages. Mais je savais pertinemment que je ne pourrais jamais lui promettre monts et merveilles. Ni même lui confier mon cœur.
— Nous avons construit notre relation sur cette patience et cette foi en l'autre. Ton père n'a jamais abandonné, et moi non plus. Je veux sincèrement que tu trouves cette personne pour qui tu te battras, Em.
Je ne savais pas quoi répondre, déstabilisée.
— Je sais.
Alors que maman allait répliquer, papa lui intima de se taire pour se concentrer sur le film.
Ainsi, le silence s'installa à nouveau dans la pièce, bercé par les images du film et les respirations tranquilles autour de moi. Pourtant, mon cœur battait un peu plus fort, chargé de ce secret, de cette pression, et de ce lien invisible qui me rapprochait dangereusement de Nathan.
Sans que je m'y attende, Nathan se pencha légèrement vers moi, juste assez pour que je sente son souffle effleurer ma peau. Il déposa doucement une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Ce geste était bien trop rapide, presque imperceptible, mais d'une tendresse qui n'avait rien d'anodin.
Je sursautai, surprise par la douceur, mais je ne dis rien. Mon regard croisa le sien, et dans ses yeux, il y avait cette promesse silencieuse, ce petit quelque chose qui ne s'adressait qu'à moi. Seulement un signe, un fragment d'attention volé au milieu de cette soirée familiale.
Eleena riait à côté, ignorant tout, et ma mère souriait, loin de la réalité.
Le film continuait, les images dansaient sur le mur, mais rien n'était plus important que ce petit geste. Je ne savais pas ce que l'avenir nous réservait, mais pour la première fois depuis longtemps, je sentais que je n'étais plus vraiment seule.
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Venimeuse
RomantizmÀ dix-neuf ans, Emris Stewart est une artiste torturée, rongée par ses propres démons. Elle enchaîne alors les conquêtes sans lendemain et les jeux de pouvoir, persuadée que se briser est la seule façon de se sentir vivante. Mais tout bascule cet ét...
