Le Déjeuner des Canotiers, Pierre-Auguste Renoir (1880)
Je me souvins qu'enfant l'anniversaire de mon père était, selon moi, l'un des meilleurs jours de l'année. Je me parais de ma plus jolie robe, celle que je réservais aux grandes occasions, et je sautillais de joie dans l'entrée, impatiente que l'on parte. J'adorais l'idée du restaurant étoilé, comme si j'étais, moi aussi, une adulte respectable et importante.
À table, je m'asseyais bien droite, silencieuse et attentive. J'aimais observer les inconnus qui m'entouraient avec leurs sourires forcés. J'aimais analyser leurs actions, inventer des histoires à partir d'un froncement de sourcil, d'un rire trop bruyant. J'écoutais mes parents parler, leur voix se mêlant au brouhaha de la salle, et je m'imprégnais de leurs mots sans jamais oser intervenir. J'étais invisible, mais c'était doux, comme si j'étais la spectatrice d'une pièce de théâtre où chaque personne jouait son rôle.
J'aimais être au centre de cette agitation. Non pas parce que l'on me remarquait, mais précisément parce que l'on ne le faisait jamais. Cela signifiait que je n'étais pas la seule à souffrir, pas la seule à porter des secrets, des contradictions, des défauts. Les autres aussi avaient leurs peines dissimulées derrière leurs habits repassés et leurs rires trop éclatants.
Je n'étais pas unique, ce qui me rassurait. Cette idée m'apaisait parce que si je n'étais pas la seule à être imparfaite, alors peut-être que je n'étais pas foutue.
Peut-être que mon intérêt pour New York, la ville qui ne dormait jamais, était en partie dû à ce sentiment. Cette dernière était connue pour être la ville des solitaires.
Cependant, cet anniversaire n'était pas comme les précédents. Assise en face de Nathan, je me fichais du monde qui m'entourait et de leurs secrets, tant j'étais préoccupée par le nôtre. Mes cuisses étaient collées, mon dos était droit et mon regard rivé sur mon assiette. Peu importait ce que Nathan et moi étions, je savais que je n'avais aucun droit de couler un regard dans sa direction.
Et puis, qu'est-ce que nous étions exactement ? Des amants ? Des amis ? Des personnes en quête de sensations fortes ? Je n'en savais foutrement rien. Avais-je le droit de me poser cette question ?
— Comptez-vous emménager ensemble à l'avenir ? demanda ma mère, prenant au dépourvu ma sœur et son copain.
Je relevai immédiatement la tête et vis l'incompréhension laisser la place à la joie sur le visage de ma sœur. Eleena éclata d'un sourire presque enfantin, ses yeux brillants d'une évidence que je n'avais pas vue depuis longtemps.
— Nous l'envisageons, chantonna Eleena, visiblement aux anges.
Quelques minutes plus tôt, la conversation portait sur New York et ses attrapes-touristes. J'aurais préféré que cela reste sur ce terrain banal. Mais maintenant, chaque mot, chaque inflexion de voix me donnait la désagréable impression que l'air devenait plus épais autour de moi.
— Oh, c'est merveilleux ! s'exclama ma mère, comme une adolescente devant une bonne nouvelle.
— Vous pensez prendre un nouvel appartement ? demanda mon père en attrapant son verre de vin.
Je l'imitai aussitôt, vidant presque d'un trait le liquide rouge, comme si j'espérais m'y noyer. Ma gorge s'embrasa, mais la brûlure m'apporta un certain réconfort.
— Oui, on aimerait quelque chose qui nous appartienne à tous les deux, répondit Eleena, ses joues rosies par l'excitation.
Je me contraignis à rester immobile, à ne pas tourner la tête vers Nathan. Surtout pas vers lui. Pourtant, son silence était la seule chose qui m'importait.
VOUS LISEZ
Venimeuse
Roman d'amourÀ dix-neuf ans, Emris Stewart est une artiste torturée, rongée par ses propres démons. Elle enchaîne alors les conquêtes sans lendemain et les jeux de pouvoir, persuadée que se briser est la seule façon de se sentir vivante. Mais tout bascule cet ét...
