IX/ In what distant

57 5 0
                                        

C'était un vaste et beau manoir sorcier, situé dans l'une des plus belles allées de la Cité Volante au-dessus de St-Pétersbourg. Du jardin, si on prenait la peine de regarder entre les fausses tulipes cotonneuses qu'y formaient les nuages, on pouvait apercevoir la cime des coupoles colorées – actuellement recouvertes d'une fine couche de neige – de la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé, encadrée de part et d'autre des formes rectilignes d'allées d'immeubles d'inspiration haussmannienne – qui paraissaient de taille risible à cette altitude.

Si l'extérieur du manoir pouvait paraitre vaporeux, presque translucide, et que ses délicats bas-reliefs muraux tremblotaient lorsque le vent soufflait trop fort, l'intérieur était d'une toute autre nature : tout aussi clair, lumineux et éclairé que la façade extérieure, mais salutairement tangible, ordonné et immuable. Lorsqu'on y pénétrait, on se retrouvait dans un vaste et classique hall principal donnant sur un massif escalier central taillé dans la pierre et sur deux portes discrètes sur les côtés, destinées aux serviteurs. Les murs étaient dotés de hautes fenêtres vitrées et une énorme boule de cristal remplie de lucioles flottait près du plafond, servant d'éclairage la nuit.

En montant les escaliers principaux, on aboutissait à une étroite terrasse dallée de pierres blanches et lisses, qui aboutissait sur un long couloir bordé de portes. Aux deux angles de ce couloir, le passage s'élargissait brusquement et donnait, du côté gauche, sur une vaste salle de réception et du côté droit, sur un salon privé, de toute évidence plus intime au vu du mobilier un peu désordonné, moins luisant et plus ancien que dans les autres pièces.

C'est précisément dans cette pièce qu'attendait Nikita Lebedev, son seul occupant, depuis presque deux heures.

Le salon était de taille plutôt modeste par rapport aux autres pièces du manoir ; ses murs étaient partiellement recouverts de tapis richement décorés aux couleurs chaudes, tous anciens et fragiles. Des tapis semblables s'étalaient également sur le sol, si bien que le parquet était invisible. La salle était de forme plus ou moins ovale, avec une grande cheminée rustique à l'une des extrémités et des armoires, étagères remplies de livres et placards divers disposés un peu partout autour. Le centre du salon n'était pas moins meublé, avec de nombreux fauteuils confortables et trois tables basses en bois foncé. L'ensemble était assez harmonieux, bien qu'un poil copieux et surchargé.

Nikita s'était installé sur l'un des fauteuils recouverts de velours satiné au milieu de la pièce, près d'une table basse. Un ouvrage épais était posé à côté de lui, ouvert sur les dernières pages, mais l'adolescent n'y avait plus touché depuis presque une demi-heure, incapable de se reconcentrer sur sa lecture. Il attendait, avec appréhension, que quelque chose se manifeste.

Soudain, dans le silence complet, un imperceptible grattement se fit entendre du côté de la cheminée : Nikita se retourna avec une expression de soulagement, se redressa et alla se placer en face. Un petit doigt fin et griffu, couvert de poils roux foncés apparut derrière l'âtre massif, aussitôt suivi d'un deuxième, puis de toute une main : un être humanoïde de petite taille, râblé, bossu et entièrement recouvert de fourrure se glissa dans le salon de derrière la cheminée. De petits yeux noirs comme du charbon luisaient au milieu de son visage difforme, masqué par une barbe épaisse qui descendait jusqu'à ses pieds. L'éclat de petites dents jaunes et pointues refléta la lumière lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler.

« Vous vouliez me voir, jeune maitre ? croassa-t-il d'une voix rauque mais doucereuse.

« Oui, Domovoï, répliqua Nikita. Je voulais que tu m'aides... pour quelque chose.

« Quoi donc, jeune maitre ? »

Le Domovoï s'était approché d'un pas, traçant une fine marque de ses orteils griffus sur le tapis à son passage, et regardait le visage de Nikita avec insistance et avidité. Le sorcier ne lui prêta pas attention, réfléchissant à toute vitesse. Il finit par se résoudre.

The Good SnakeDes histoires addictives. Découvrez maintenant