Ch. 32 : Coup de colère

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J'enclenche la première et sors du garage pour rejoindre la route principale. Je slalome entre les rares véhicules qui circulent à cette heure tardive. Au loin, j'aperçois le feu tricolore virer au orange et j'ouvre les gaz pour passer in-extrémiste. Dans mon rétro, Jungkook m'a suivi mais son geste de la main m'indique qu'il est en colère. Je poursuis ma route pour sortir de la ville et emprunter le périphérique. Les roues sur le bitume lisse et noir, j'allume les pleins phares et embraye pour accélérer. Je jette un œil au compteur, l'aiguille grimpe encore, elle passe les 180 km/h. Je me sens griser par la vitesse mais je sais aussi que mon jouet en a encore dans le ventre. Je tourne la poignet et la pointe rouge atteint désormais les 210 km/h. Nous sommes quasiment seuls, je ne dépasse que quelques camions de livraison mais la piste m'appartient. Je ne sens plus rien que les bouffées d'adrénaline qui coulent dans mes veines et l'impression étrange de n'avoir plus rien à perdre. Je remarque ses appels de phare et j'actionne mon oreillette.

- Ralentis ! hurle-t-il dans son micro.

C'était donc ça le message urgent ? Je coupe le son et donne une nouvelle accélération. Je le distance et m'enfonce dans la nuit noire. J'entame mon second tour de voix rapide et doucement la tension dans mes épaules devient plus supportable. Au même rythme que moi, Jungkook décélère et me suis en direction d'une zone industrielle de Séoul. J'arrête l'engin en bordure du fleuve Han. Je coupe le moteur, descends de ma moto pour me positionner face à l'étendue sereine et sombre. Soudain, je perçois les éléments qui m'entourent, le vent qui se lève et la fraîcheur de la brise, le bruit des feuilles secouées, le chant d'une chouette planquée dans un tronc et le moteur de sa bécane qui approche. L'espace désert n'est habité que par les usines lourdement éclairées qui longent le fleuve. Isolé de ces industries massives, ce coin de verdure offre un spot idéal. Je l'avais découvert par hasard à mon arrivée en Corée mais n'avais jamais pris le temps d'y revenir. C'est un lieu qui n'est charmant que la nuit lorsque la pénombre engloutie le gris des usines et le fourmillement incessant des ouvriers.

Il coupe son moteur, j'entends le clic de la béquille et le fracas d'un casque jeté dans la pelouse. Son pas rapide s'approche et deux mains me poussent vers l'avant comme pour me réveiller de mon tourment.

- T'es malade ! crie-t-il.

- ...

- Tu cherches à te tuer ?

Je reste prostrée dans mon mutisme, le visage caché par la visière noire.

- Putain Babe ! T'es conne ou quoi ? demande-t-il la voix teintée de colère.

- ...

- Besoin de moi ... Mon cul ! Si tu veux jouer avec la mort t'as besoin de personne !

Ses mots s'immiscent insidieusement sous le casque que je porte toujours et trouve un écho en moi. Ils me heurtent et provoquent l'effet escompté. Mes yeux larmoient et bientôt la mousse s'imbibe du torrent qui se déverse. Ma poitrine devient douloureuse, je suffoque, j'essaie nerveusement de retirer la lanière de sécurité mais mes mains tremblent. Je sens les siennes prendre le relais et soulever la coque pour me libérer. Je croise son regard d'abord colérique puis rapidement une lueur désolée s'allume au fond de ses prunelles. Il tend ses bras dans lesquels je me réfugie pour laisser ma peine s'estomper contre son torse. Il me berce, comme il l'avait fait un peu plus tôt et mon chagrin me quitte.

- Je suis désolé ... souffle-t-il tout bas.

- ...

- Je t'avais promis que tu ne revivrais jamais cet enfer ... ajoute-t-il.

Je ressers mes bras à sa taille et il dépose un baiser sur le haut de mon front.

- Il n'y a qu'un fautif, le rassurais-je.

I got you BabeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant