63] La cellule en moi

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On ne sort jamais
vraiment de sa prison.
Parfois, on l'emporte
juste avec soi.

Valentina

Je n'ai pas dormi. J'ai fermé les yeux, mais rien ne s'est arrêté. La pluie a cessé. Le silence est revenu, sauf dans ma tête. Là-dedans, c'est un carnage.

Je suis allongée dans le lit, recroquevillée, les draps froids collés à ma peau humide. Jayden est à côté de moi. Il me tient la main. Il dort à moitié, ou fait semblant de ne pas pleurer.

Je retire lentement ma main. Je me lève. Pieds nus. Silencieuse.

Comme quand je sortais de la cellule 365.
Toujours pieds nus. Toujours en silence.
Toujours à l'aube.

Je traverse le couloir sans bruit. La maison est grande. Trop grande. Trop pleine de vide.

Je descends au salon. Je sais exactement où il a posé le dossier. Ce dossier qui contient tout ce que je ne voulais jamais savoir. Et pourtant, je l'ouvre. J'ai besoin de voir. De m'empoisonner. D'avaler la vérité jusqu'à vomir.

Je tombe sur une photo.

Un petit garçon.
Quatre ans, peut-être cinq.
Des boucles Châtain. Des yeux noisette. Le même regard que celui que j'avais à son âge.

Mon frère.

Je frôle la photo du bout des doigts. Il ne sait pas. Il ne me connaîtra jamais. Je suis le fantôme qu'on ne mentionne pas. La grande sœur effacée des photos de famille.

J'ai une nausée violente.

Mon père a effacé mon existence. Et il en a créé une nouvelle. Une version propre. Une famille sans tâche. Et moi, je suis la tache.

Je m'assois par terre, dos contre le mur, photo dans les mains, tremblante. Ace me rejoint en silence, pose sa tête sur ma cuisse. Même lui ne fait pas de bruit.

Je ferme les yeux. Et la cellule revient.

La lumière rouge. Le verrou qui claque. L'odeur d'urine, de sueur, de métal.

- 365 ! Prépare-toi. Client pour toi.

Je ne bouge pas. J'ai seize ans, peut-être dix sept. Je ne compte plus.

Le sol est dur. Les murs sont mouillés. Mon lit est une planche. J'ai mal au dos. À la tête. Au cœur.

J'essaie de me convaincre que je vais mourir. Que ce sera fini. Mais chaque fois, je me réveille.

365. La cellule du néant. La cellule du silence.

Je rouvre les yeux. Je suis encore dans le salon. Vivante. Et c'est là qu'il descend.

Jayden. T-shirt noir. Yeux cernés. Comme s'il avait pressenti que je ne tiendrais pas.

Il ne dit rien. Il vient s'asseoir à côté de moi. Il regarde la photo. Je lui tends sans un mot.

Il la prend. La garde entre ses doigts. Puis il me regarde. Et il murmure, presque en s'excusant :

- Ce n'est pas tout.

Je me fige.

- Quoi ?

Il déglutit.
Il inspire. Ferme les yeux.

- Ton père a engagé l'homme qui a tenté de tuer Chris.

Je me fige.Le salon tourne. L'air se fait plus lourd.

- Quoi ? je souffle, déjà au bord du gouffre.

- C'était lui, Valentina. Ton père. Il a payé. Il voulait que Chris meure.

Ma gorge se ferme.

Je titube, me recule, les mains devant moi comme si elles pouvaient repousser ses mots.

- Non...

- je ne sais pas pourquoi mais...

J'essaie de respirer. Mais rien ne passe. L'air refuse de rentrer.

- Pope est mort ce jour-là... je murmure. En protégeant Chris...

Jayden hoche lentement la tête.

Je m'effondre. Mes jambes ne me portent plus. Je tombe à genoux, sur le sol glacé.

Mais je n'étais même pas là.
Je ne les connaissais pas.
Je ne savais même pas qu'ils existaient.

Et pourtant, c'est à cause de moi qu'un homme est mort. Un homme que je n'ai jamais vu. Un homme qui s'est interposé. Qui a pris une balle. Une balle qui n'aurait pas dû exister.

Et tout ça parce que je suis née. Parce que j'ai eu le malheur d'exister dans le mauvais ventre, dans la mauvaise famille.

Je murmure :

- Il est mort... pour moi. Et je ne savais même pas. Je ne savais rien...

Jayden s'agenouille près de moi, mais je recule.

- Je n'étais personne... Je n'étais personne, Jayden ! Je vivais chez mes parents, j'essayais juste de respirer, de me reconstruire... Et pendant ce temps-là, quelqu'un... quelqu'un est mort à cause de moi !

Mes ongles s'enfoncent dans ma peau. Je me frappe la poitrine, la tête.

-Tout ce que je touche, je le détruis. Mon frère va mourir. Pope est mort. Chris a failli mourir. Même toi, tu m'as rencontrée et tu va finir par mourir... !

Jayden tente de me rattraper. Je secoue la tête violemment.

- Et lui... Lui, il est là. Il vit, tranquille, dans une villa, avec son fils parfait, pendant que des gens... meurent... a cause de moi.

Les larmes me brûlent les yeux.

Je pleure sans dignité. Je pleure comme une enfant. Comme cette gamine qu'on a jetée dans une cellule sans rien. Sans nom. Sans valeur.

Et cette fois, je ne dis pas que j'ai envie de mourir. Je le ressens dans chaque os.

Je me laisse tomber contre le sol, épuisée, brisée, vidée.

- J'aurais préféré que ce soit moi...

Jayden m'attrape doucement, fermement, sans parler. Il me serre dans ses bras. Il me retient comme s'il m'empêchait de tomber d'une falaise.

Et dans sa voix, basse, rauque, je l'entends enfin :

- Non, Valentina. Pas toi. Toi, tu dois vivre. Pour tous ceux qui ne le peuvent plus.

Je m'accroche à lui. Juste ça. Parce que je ne sais plus faire autre chose.

Et dehors, la pluie redouble.

Comme si le monde pleurait avec moi.

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