"T'es serieuse là ?"

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J'avais l'impression que mes jambes allaient me lâcher. Mes chaussures devinrent trop étroites, mes vêtements trop chauds, mes mains moites. Pourtant mes yeux restaient encrés dans les siens en quête d'explications plausibles.

- De... de quoi ? balbutiai-je.

Plus personne dans le salon n'osait bouger. May était accoudée au bar, un rictus aux lèvres. Quant à Laïla, elle attendait la suite, tendue. Je sentais ses yeux me transpercer la nuque, je savais qu'elle espérait un dénouement favorable à ses intérêts mais la vérité était que je ne savais même pas quoi dire. Je triturais l'ourlet de mon tee-shirt en tentant de garder une respiration calme. Cette situation me dépassait. Trois paires d'yeux me déshabillaient.

- Je...je reviens.

Mes pieds réussirent tout de même à me porter jusque dans le hall qui me semblait plus étroit qu'à l'habitude. Évidemment, la porte était close. May devait avoir les clefs ou bien avait dû les cacher dans l'un des nombreux tiroirs de cette foutue baraque.

- May ! Les clefs ! hurlai-je.

Des bruits de pas précipités brisèrent le silence. Ma sœur apparut dans l'embrasure, le visage fatigué.

- Tess...

- Non, je n'ai pas besoin de tes leçons de morales là. Donne-moi les clefs.

- Non. Il est temps d'assumer tes actes, renchérit-elle.

- Les clefs.

Elle soupira longuement, désespérée par mon comportement qui avait l'air de l'user depuis petite. On avait beaux être les mêmes, je ne pense pas qu'il puisse y avoir plus différentes qu'elle et moi.

- Tess, je ne te do...

- J'en n'ai rien à faire May. Les clefs !

Ses traits se crispèrent et je me surpris à lever les yeux au ciel, exaspérée par nos disputes qui devenaient fréquentes ces temps-ci.

- Où est notre complicité Tess ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

Elle avait lancé le sujet et je n'avais franchement pas envie d'argumenter là-dessus. Je fermai les yeux en répétant lentement :

- May. Les clefs.

Ma sœur se pinça l'arrête du nez en contenant une flopée de reproches qui pourraient ruiner mon image auprès de... mes copines ? Quoi qu'il en soit, elle fourra ses mains dans ses poches pour me lancer un trousseau argenté sans ménagement.

- Comme d'habitude tu t'en fous hein ? Tu n'en fais toujours qu'à ta tête Tess. Deviens responsable, grandis.

Je ne pris même pas la peine de l'écouter me rabaisser encore et encore devant les autres. J'insérai la clef dans la serrure mais le stress se liguait contre moi, me forçant à utiliser un peu de télépathie pour ouvrir cette satanée porte que je claquaiensuite derrière moi.

Et maintenant ? Je voulais sortir de cette maison pour échapper à l'atmosphère étouffante mais celle de la ville l'était encore plus. Mes pas me guidèrent loin, traversant les arrondissements et prenant différents métros. Métro que je haïssait d'ailleurs. L'odeur, le bruit, les gens. Je cherchai à la hâte mes écouteurs, priant pour qu'ils n'aient pas quittés mes poches. Avec un soupir de soulagement, je les trouvai puis les vissai à mes oreilles après les avoir péniblement dénoués sous le regard d'une petite fille assise face à moi. Elle me fixait d'un air flippant comme si j'étais la chose la plus étrange qu'elle n'ait jamais vue.
Je savais où j'allais. Je me demandais sans arrêt si ce que je faisais n'était pas une mauvaise idée. Mon portable vibra une bonne vingtaine de fois mais j'évitais d'y accorder de l'importance.
Je descendis du métro après avoir tiré la langue à la petite fille qui s'était mise à pleurer. Prends-toi ça.
Les chansons défilaient dans mes oreilles, apaisant le tourbillon d'amertume qui faisait rage. Voulant passer une chanson, j'appuyai sur le bouton de mes écouteurs mais je ne dus pas le faire assez rapidement car le vibrement de mon téléphone cessa, laissant place à une voix enjôleuse qui me fit frissonner

Laïla: Tess... où t'es passée ?

Je voulus raccrocher mais ça me faisait du bien de l'entendre. Ma main retourna se nicher dans ma poche. Un jour, le froid allait vraiment me faire perdre une main. Ou les deux.

Tess: J'ai besoin d'être seule, Laïla. Laisse-moi.

Laïla: Tu vas où ?

Tess: Ça ne te regardes pas.

Laïla: Ouais t'as raison. Tu viens de te barrer laissant Sarah dans un état second, May en furie et moi au milieu qui me demande si ta sœur va pas lâcher une bombe d'une seconde a l'autre mais non t'as raison ! Ça ne me regarde toujours pas.

Ok. Là, elle n'avait pas tord. La fuite n'avait pas été une très bonne idée mais je n'avais pas pu faire autrement. Je ne savais pas faire autrement. Je n'avais pas appris à faire face à mes problèmes, toujours occupée à les contourner d'une manière ou d'une autre et forcément, ils me rattrapaient toujours trop vite.

Tess: Ouais bah c'est pas mon problème. Tu n'as qu'à rentrer chez toi.

Silence. Un soupir. Je pouvais sentir la pression monter d'un cran, comme à notre habitude.

Laïla: T'es sérieuse là ?

Tess: Tu me fatigues Laïla, tu le sais ça ?

Laïla: T'es vraiment lunatique comme fille. Si je t'épuises tant que ça pourquoi tu n'as pas encore raccroché ?

Elle m'énervait vraiment fort mais je n'avais pas la volonté de lui raccrocher au nez. Qu'elle soit en face de moi où au téléphone, elle avait une aura imposante qui donnait envie d'obéir ou de se dévouer à elle. C'était horrifiant.

Tess: Je ne sais pas ce que j'attends pour couper les ponts avec toi. Ça ne colle pas nous deux. Tu le vois bien.

Faux.

Laïla: Hein ? Bien sûr que si ça colle. On s'aime toi et moi. C'est juste une mauvaise passe. On va passer ça ens...

Tess: Non, tais-toi. Je ne veux plus rien avoir à faire avec toi Laïla. Rien.

Pourquoi me défouler sur elle qui m'était d'une grande aide ? Pourquoi j'avais cette nécessité de la haïr pour pouvoir l'aimer encore plus ensuite ?

Laïla: Je... C'est réellement ce que tu veux Tess ?

Je m'étais arrêtée en plein milieu d'un passage piéton, hébétée. Tess. Ne merde pas. Choisis tes mots, pèse les, dis lui que t...

Tess: Pars. Je ne veux plus te voir Smith. Tu n'as fais que gâcher la vie que je m'étais construite.

Un bruit de klaxon me fit sursauter et j'eus à peine le temps d'atteindre le trottoir d'en face que les voitures défilèrent à nouveau sur le bitume.
Une respiration saccadée. Puis un déclic suivi de bips sonores indiquant que mon interlocutrice avait raccroché. Je regardais mon cellulaire, dans le vague. Alors je l'avais vraiment fait ? J'avais vraiment poussé Laïla hors de ma vie ? Je ne savais même plus quoi penser mais je ne pouvais plus tromper Sarah longtemps. Elle était là pour moi et je devais être la pour elle.
Une rue à gauche, des escalier, une rigole dégoulinante d'eau, un SDF qui était là depuis deux semaines et la troisième porte à gauche. 23 bis. Je toquai à la porte, les mains en coton et les pieds engourdis par le froid.

Laïla.
Nos mots avaient été moches c'est vrai, mais nous, qu'est-ce qu'on avait été belles...

- Salut, dis-je.

La porte s'ouvrit sur le visage fatigué de Mike. Il parut surprit de me voir à sa porte. Un moment de gêne s'installa. Il me fit finalement un signe de tête accompagné d'un faible sourire.

- Entre.

Un(lim)itedDes histoires addictives. Découvrez maintenant