Veste en cuir et bière

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Nacht regarda le corps maigrichon de Lucidnost. Non, elle ne pouvait définitivement pas se battre au corps à corps. Ni avec une arme. Ni avec quoique ce soit. Bienheureusement, elle avait d'autres qualités, mais localisées ailleurs. Néanmoins, il fallait avouer que c'était problématique, surtout quand on rencontrait des adversaires très musclés, de type des délinquants. Nacht expira. Il fallait que ça leur arrive ! Pour une fois qu'ils sortaient des sentiers forestiers, et qu'ils se frottaient aux dangers des villes pour se procurer des vivres, ils se faisaient agresser par un trio de jeunes. Et dire que les trois bons quarts de la population n'avaient même pas fait l'expérience d'une agression. Vous ne trouvez pas ça comique, que ça n'arrive qu'aux protagonistes, bizarrement ? Tiens, tiens, ça sent un peu la facilité scénaristique ici, non ?
Enora tenta réellement de comprendre leur motivation. Pourquoi s'attaquer à eux ? D'autant plus que le quartier n'était pas malfamé. Et surtout, pourquoi ce choix de vêtements ? Une veste en cuir, sérieusement ? Pour des délinquants juvéniles ? Non mais on est où là, en 1950 ?
Ça semblait trop louche. Rien que cet accoutrement - oh non mais une veste en cuir quoi, s'il vous plait - toutes les conditions étaient réunies pour pointer du doigt le fait que ce ne soit pas une coïncidence. Enora pensa immédiatement aux Féroces, mais elle abandonna l'hypothèse après s'être demandée pourquoi ils prendraient la peine de se camoufler en civils. Il fallait nécessairement que ce soit des gens qui avaient vécu à l'écart de la société, des gens qui n'avaient pas connaissance de l'archétype du délinquant. Il y avait donc fort-à-parier qu'ils soient des citoyens de la Terre-Sol. À en juger l'expression de ses camarades, ils ne reconnaissaient pas la nature des agresseurs - ils n'avaient donc pas décelé de trace de magie chez eux, sinon ils auraient reconnu leur nature de tempête. Ainsi, Enora en déduisit qu'il s'agissait d'Innovateurs. Avec plus de recul, elle s'aperçut même qu'elle avait rêvé d'un des trois hommes ; Ciall ? Elle ne savait plus exactement son nom. Ciall, semblait-il, dégagea sa veste en cuir pour mettre en évidence une dague d'argent, gravée de petits signes. Non, rectification, c'était des mots. Lucy plissait les yeux afin de les lire, intéressée bien que mortifiée par la présence d'armes. «Et Alors les Fleurs
Fleurissent mal
Quand elles ne sont en Enfer
Car leur lamentation se perd
La guerre les fait de pierre
Voués au massacre
Les bourgeons les nouveaux
Les enfants âcres
Les quatre chefs les poussent dans le caveau
Six enfants, force du destin
Ferons de ce monde
Un festin
Ou un repas immonde».
Nacht connaissait très bien ce texte. C'était un chant populaire chez les citoyens de la Terre-Sol. En vérité, il s'agissait d'un chant religieux, celui des Spirites, mais il avait été tourné en dérision - étant donné que les Spirites n'étaient que très peu pris au sérieux. Les Spirites étaient plus une grande secte d'illettrés qui refusaient toute forme de savoir pour se soumettre à l'obéissance des influences spirituelles - ils vénéraient les Esprits qui avaient donné leurs pouvoirs aux tempêtes (et pour les Spirites Innovateurs, ils vénéraient la liberté que leur avaient procurée les Esprits). Ils étaient très stricts, ironiquement, et s'infligeaient de nombreuses douleurs, pour ressentir « toutes sortes d'émotion, le bonheur, tout cela, et sans oublier la souffrance ». La plupart des Spirites ne l'étaient pas part plaisir. Nacht avait lui aussi repéré le texte, et en conclut alors que soit le gars était fétichiste des chansons, soit, pire, c'était un Spirite. Nacht lâcha un grognement dédaigneux car il détestait les personnes qui donnaient trop facilement des indications sur eux, et cet acte incita Ciall à se saisir de sa dague. La peur n'avait pas sa place dans les sentiments de Nacht, principalement car leurs vestes en cuir n'étaient pas crédibles.
Enora ne put s'empêcher de les questionner :
« - Attendez, s'aventura-t-elle.
Lucy poussa un soupir : Enora osait enfin tenter de les défendre. Peut-être allait-elle invoquer un sens insoupçonné de la négociation !
- Je ne peux vraiment pas me taire, il faut que je comprenne. Pourquoi les vestes en cuir ? Vous n'aviez pas assez de budget pour les casquettes new era à l'envers, c'est ça ?
Quelle idiote, pensa Nacht, qui, si l'heure n'était pas à la menace, aurait esquissé un sourire. Manifestement, la plaisanterie n'amusa pas Ciall. Ou peut-être que c'était parce qu'il n'avait pas compris.
Nacht fit alors une action qui surprit énormément Lucy et Enora. Il se jeta sans réfléchir sur Ciall, qui le repoussa d'un coup de dague. Un mince filet de sang coula le long de son avant-bras gauche. Enora réprima un début de déjection orale. Nacht contempla son sang traçant lentement sa route jusqu'aux mains de celui-ci.
Nacht releva la tête et fit retentir sa voix :
- Que voulez-vous ?
Il joua la carte de la réaction innocente et peu concernée. « C'est ce qu'il vaut mieux faire dans une situation où l'on ne sait pas ce que l'adversaire sait sur nous »
Il fouilla son sac pour en sortir des chips conservées dans un sac en plastique où il était écrit « chips » (en même temps, pas besoin d'écrire plus).
- C'est tout ce que nous avons, des bonbons à la fraise, je suis désolé.
Tandis que Nacht tenait ces propos, il s'inclinait sur le sol, les mains à plat devant Ciall.
Enora haussa les sourcils. Jamais de sa vie quelqu'un qu'elle croyait connaître ne l'avait autant surprise. Elle se promit de ne jamais oublier ce moment et de photographier mentalement ce qui se déroulait devant ses yeux.
Ciall rit de bon coeur.
- Imbécile ! Tu crois me duper avec ces « bonbons à la fraise » qui sont, de plus, des chips ? Crois-tu que les bonbons à la fraise surpassent à ce point les chips pour essayer de me les vendre comme telles ?
Les deux autres hommes ricanèrent, les larmes aux yeux. Il est vrai que la situation était comique, et cela foutait la rage à Enora.
Mais Nacht conserva un des plus grands calmes. Il semblait même ricaner avec eux. Puis le volume du rire de Nacht s'éleva, de plus en plus, jusqu'à faire taire ceux des trois agresseurs, interloqués. Lucy était paniquée. Elle était incapable de faire quoique ce soit.
Nacht rit de son rire macabre encore quelques instants. Puis il s'arrêta aussi brusquement qu'il avait commencé. Il s'adressa à Ciall :
- Allons, tu penses vraiment que ce sont des chips et non pas des friandises ? Tu ne penses pas ça sérieusement, dis ?
Toute trace de rire avait disparu sur la face de Ciall. Celle-ci rougit et il se mit à beugler :
- TU ME PRENDS POUR UN DÉBILE OU QUOI ? BIEN SÛR QUE CE SONT DES CHIPS ! CE SONT DES PUTAINS CHIPS !
Nacht était toujours affalé sur le sol. Il afficha un immense sourire qui se voulait pacificateur :
- Voyons, on ne va pas se disputer pour des bonbons.
Ciall explosa :
- QUELS BONBONS ? C'EST ÉCRIT SUR TON PUTAIN DE SACHET ! POURQUOI Y A ÉCRIT CHIPS SUR TON PAQUET SI CE NE SONT PAS DES CHIPS !
Nacht éclata d'un rire qui pétrifia Ciall, et puis aussi tout le reste des témoins, terrifiés à la fois par les accès de colère de Ciall et les prémices de la folie de Nacht.
- Oui, tu as raison, c'est écrit dessus. Et c'est ce qu'il y a à l'intérieur.
Pour tout dire, Enora était perdue. En même temps, elle l'était déjà quelques minutes avant, ça ne valait pas la peine de se concentrer. Oui, vraiment, au diable Nacht et ses problèmes psychologiques. Qu'est-ce qu'elle avait fait se retrouver ici, à se faire agresser pour des chips (maintenant qu'il avait été officiellement proclamé que c'était des chips) ? Mais Ciall ne voyait pas les choses sous le même angle de vue. Lui paraissait suivre le fil, et il en avait l'air stupéfié. Son visage était figé dans une expression de choc et d'effroi. Ça va, pensa Enora, ce ne sont que des chips.
Mais Nacht reprit son rire appuyé quand il vit cette réaction, et Ciall ne fit pas de même. Il avait la bouche bée. Ses cheveux tombaient, camouflant un visage probablement ravi. Toujours à quatre pattes, il releva la tête dans un soupir, comme s'il avait fini de jouer. Il reprit la parole :
- Bon. Et bien, Ciall, vous êtes plutôt lucide, moins stupide qu'un Spirite classique, c'est le cas de le dire.
Un des collègues de celui-ci tendit sa main et effleura le bras de Ciall, qui se retourna vers lui.
- Ciall. Qu'est-ce qu'il se passe ?
Celui-ci ne prit pas la peine de répondre, alors c'est Nacht qui le fit.
- « Ciall » a eu la mauvaise idée de nous présenter sa jolie petite dague pour le moins dédicacée. Sais-tu seulement pourquoi les fleurs n'éclosent jamais ? Ça vous dit quelque chose, Ciall, à vous particulièrement, n'est-ce pas ? À partir de cette gravure, j'ai émis l'hypothèse qu'il soit un Spirite. Le supposer ne me coûtait pas grand chose, et j'ai pris la décision risquée mais calculée de le vérifier. Il y a bien une chose connue sur les Spirites, c'est qu'ils sont illettrés et analphabètes. Pas parce qu'ils n'ont pas accès au savoir, mais tout simplement parce qu'ils le refusent. Et, du plus strictement qu'ils peuvent, les dirigeants Spirites interdisent l'accès à celui-ci. Comment dire, c'est un mode de vie, après tout. Un style de vie qui m'a été bien utile, puisque, en brandissant le paquet de chips, en tant qu'analphabète, Ciall n'aurait pas pu comprendre qu'il s'agissait de chips, étant donné qu'uniquement l'inscription sur le sachet confirmait la nature de son contenu. En prétendant que le sachet renfermait des bonbons à la fraise et non pas des chips, Ciall n'aurait pas dû prétexter, puisqu'il est de son devoir de tourner le dos au savoir. Mais Ciall a confirmé qu'il avait lu « chips ». Il assure donc qu'il est capable de lire, et, par conséquent, hors-la-loi - dans la législature spirite, de toute évidence. Or, qui dit non-respect des lois dit châtiment. Je ne donne pas cher de votre peau, Ciall.
Celui-ci n'avait pas la force de rétorquer, alors un de ses collègues s'en occupa :
- Et si on te réduisait au silence, là, maintenant, ce serait bête, hein ?
Une étincelle apparut dans les yeux de Nacht. En plus d'être fou, il est suicidaire. Mais bon, comme il dit lui-même, « c'est un mode de vie, après tout ». Il repartit dans ces explications :
- Je voulais que les choses semblent logique. Chez les êtres vivants, il existe face à la peur une réaction que l'on appelle de combat-fuite. Il y a alors trois réponses envisageables face au danger : on peut être pétrifié, on peut s'enfuir, ou on peut l'affronter. Quand je vous ai attaqué, Ciall, cela pouvait s'apparenter à une réaction de combat. J'ai saigné. Le sang a rejoint mes mains. Ensuite, je vous ai imploré de nous laisser la vie sauve, ce qui est logique ; quand l'opération d'offense échoue, on passe à la défense. Je voulais que tout soit naturel. Je vous ai imploré jusqu'à porter mes mains à terre. Mes mains ont rejoint le sol. Mes mains ensanglantées sont actuellement en contact avec le sol.
Il y eut un long silence d'interprétation. Nacht parlait comme un terroriste. Cette situation était quelque peu effrayante, même pour Lucy et Enora.
Nacht confirma :
- À tout moment, j'ai la possibilité d'envoyer un TerMess. Et pourquoi pas à Dux Arima, le grand responsable spirite ?
Ce serait dommage si Ciall en venait à se faire lourdement punir - surtout face à ses amis puisque eux n'ont pas l'air d'être Spirites. Vous perdrez la face. En plus, bien sûr, d'être torturé par Dux Arima. C'est quoi, déjà, la pire condamnation possible pour trahison de principes ? Parce que là, Ciall, il faut dire que tu vas quand même à l'encontre du principe même des Spirites.
Ciall était piégé. Il le savait. Et il était assez perspicace pour savoir que Nacht l'avait projeté dans un des pires dilemmes : il était question de choisir entre son travail et sa vie privée, ses convictions intimes. Il évalua les risques : s'il favorisait son travail, il serait violemment réprimandé - par des sévices physiques. Dans l'autre cas ... sa mission ne serait pas totalement un échec, puisqu'à l'aide de la puce, il pourrait les retrouver. Il opta pour la deuxième alternative. Il ordonna à ses collègues de se téléporter avec lui, et les adolescent se retrouvèrent bientôt seuls dans la ruelle.
Nacht ne s'était pas relevé. Il avait toujours les mains sur le sol. Lucy comprit alors qu'il avait réellement l'intention de le dénoncer à Dux Arima. Elle se précipita alors vers lui pour le renverser. La chute fut turbulente. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle découvrit Nacht lui jetant un regard extrêmement glacial. Ses yeux étaient très proches mais ce n'était pas ce qui déconcertait le plus Lucidnost. Elle voyait dans ses yeux un penchant avéré pour la vengeance. Lucy se retrouva dans l'incapacité de parler, mais cela ne la dérangea pas plus que cela puisque Nacht ne se débattait pas.
Lorsqu'ils se redressèrent, Enora passa aux aveux immédiatement :
« - Le mec du milieu, Ciall. J'ai rêvé de lui hier. Il se battait avec Henker, je crois. Ils parlaient de localiser quelque chose, et de piège et de ne pas faire confiance à Proditor ... Ah, je suis perdue. En tout cas, il faut fouiller nos sacs, il y a une puce dessus, c'est avec ça qu'ils nous ont trouvé.
Les trois jeunes se mirent à vider leurs sacs, et on trouva en effet un dispositif de géolocalisation - minuscule. Enora s'en débarassa simplement en le jetant dans un coin. Elle reprit :
- En fait, j'aurais dû me douter que c'était de nous qu'ils parlaient ... ils ont mentionné la femme qui nous a attaqués l'autre jour, Aska-truc.
- Askatasuna. Elle a dit travailler pour Proditor, le chef des Innovateurs.
- Impossible, s'écria Enora, Henker a dit qu'elle remplissait une mission pour eux, et ils détestent Proditor. Le groupe de Henker - ils se nomment Communauté des Innocents.
- Askatasuna serait un agent double ?
- J'en sais rien. Elle n'a pas rempli sa dernière mission pour la Communauté des Innocents. Elle nous concernait. Elle a laissé cette puce dans nos sacs et pas mal de gens là-bas croient que c'est un piège.
- Elle serait de notre côté ?
- Qui sait, elle a peut-être juste retourné sa veste. Peut-être même que ce n'est pas un piège. En tout cas, la Communauté des Innocents veut savoir ce que mijote Proditor. Et, puisqu'ils nous recherchent nous, ce que complote Proditor nous concerne, conclut Enora.
- Eh bien, souffla Nacht, ça promet. »

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