Enora admira la scène, les yeux écarquillés. Elle était à nouveau plongée dans un rêve « par branches ». Elle croisa encore une fois cet homme qui psalmodiait des prières. Il était, cette fois-ci, agenouillé. Elle ne lui prêta pas attention.
Enora releva la tête, ébahie. Il faisait beau. Et c'était la première fois. La première fois qu'elle voyait le soleil percer le tunnel de branchages. Les tâches pâles sur le sol eurent l'effet d'un choc électrique sur Enora. C'était un message pour elle. Elle qui avait traversé sans arrêt ce passage sombre et lugubre, il était désormais baigné de lumière. Sentir la chaleur du soleil dans son dos la revigora et lui fit décocher un sourire satisfait. Mais il advint un moment où elle dut se résoudre à sortir du tunnel, pour faire face à son rêve. Même si, avec ce qu'elle avait appris récemment, elle pouvait l'appeler vision. Dès qu'elle fut hors du tunnel, elle fut soulagée de constater que le soleil n'avait pas disparu. Jusqu'à présent, ses rêves s'apparentaient plus à des cauchemars. C'était bien une des seules fois où la lumière dans ses rêves était d'origine naturelle. Cela la rassurait.
Elle se trouvait aux abords d'un lac, et les reflets scintillants de l'eau l'aveuglèrent. Sur la rive, une silhouette s'amusait à frapper la surface de l'eau. Il se dirigea vers Enora, et celle-ci remarqua avec stupeur que c'était le même homme que dans le tunnel. Elle décela la présence de cicatrices sur sa peau foncée. Il l'aborda :
« - Assez impressionant, n'est-ce pas ?
- Sûrement. C'était la première fois dans un rêve que des mots sortaient de la bouche de la jeune fille.
- Tu veux savoir où je les ai eues ?
- Non, merci.
- Tu es certaine ? C'est pourtant une histoire passionante.
Ces mots captèrent l'attention d'Enora.
- Je vous laisserai me raconter uniquement si vous me dites qui vous êtes.
- Qui je suis n'a pas d'importance. Qu'est-ce que j'ai fait, en revanche, est la question à poser. Souvent, ces mots sonnent comme des reproches à mes oreilles. Les gens veulent toujours savoir ce que j'ai fait, mais ils ne savent pas que cela me torture. La culpabilité me dévore, alors que dans cette histoire, je ne devrais pas être celui qui doit se reprocher ses actes. J'en veux bien plus aux autres que je ne m'en veux à moi-même.
- Racontez-moi cette histoire.
- Mais je t'ai choisie toi comme héritière. J'ai senti que votre équipage était monstrueusement puissant. Je suis apparu en rêve à un de tes compagnons, mais je ne suis pas sûr que ce soit lui. Quoiqu'il en soit, retiens bien ce paysage. Et mon nom ; je m'appelle Corvus.
- Et pourquoi vous ne me dites pas directement où vous êtes et ce que vous avez fait et en quoi vous m'aidez ?
- Je n'ai pas le droit d'être trop direct. Disons que je n'ai plus assez de puissance. » Et le paysage s'évapora, laissant place à la nuit envahissant la chambre improvisée d'Enora. Elle se rendormit aussitôt, dans un paisible sommeil sans rêves.
Quelques heures plus tard, elle rouvrit les yeux. Elle fit une visite à la pièce des archives. Elle chercha un dossier sur un dénommé Corvus. Ses recherches n'aboutirent à rien. Elle décida de laisser tomber le rayon « Affaires politiques ». C'est alors que Lucy se réveilla en sursaut. Elle avait les yeux rouges, mais Enora ignorait si c'était parce qu'elle n'avait pas beaucoup dormi ou si elle avait pleuré de frustration. Mais Lucy ne lui laissa pas le temps de poser la question ; avec l'air d'un savant brillant, elle entreprit de fouiller dans la bibliothèque voisine. Elle en tira un bouquin de cuisine. Enora prit un air intrigué. Lucy expliqua :
« - J'avais raison, hier ! Je pensais que c'était un sortilège de protection, parce que le but était de protéger, mais j'avais aussi réalisé que c'était un sortilège de conservation !
- De conservation ?
- Oui, seulement hier j'avais pensé à la conservation dans le temps, c'est à dire à une pétrification : c'est par exemple ce qu'on fait quand on trouve une scène de crime, ou quand on veut être sûr qu'un modèle de peintre ne tremble pas.
- Et donc ?
- Ce n'était pas ça, mais c'était toujours de la conservation ! C'est le sortilège qu'on utilise pour conserver la nourriture !
- Mais pourquoi se sont-ils servis d'une simple astuce de cuisine ?
- Ce dossier est visiblement précieux, et aucun sort ou presque n'est pas brisable. Autant brouiller les pistes ! »
Lucy s'exécuta et le dossier s'ouvrit enfin. Après des heures de recherche.
« - Comment tu fais pour rompre un sort ?
- Il suffit de connaitre le sortilège. Pas besoin de nouvelle formule pour y rémédier ! Même quelqu'un sans magie peut casser le sort. La difficulté se trouve dans l'identification du sort.
- Quels sortilèges ne peuvent pas être brisés ?
- Par exemple, le sort de mort, les malédictions ...
- Ah. Et pourtant il y a des sortilèges qui doivent être simples, donc ils perdent de leur efficacité ?
- Les sortilèges dont le principe est facile à comprendre, tu veux dire ? Ceux-là existent en plusieurs versions. L'incantation prononcée diffère par exemple en fonction des régions.
- C'est galère. »
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Saorsa se frayait un chemin parmi les conseillers patientant devant l'assemblée. Elle était secrétaire, aussi avait elle accès aux salles de réunion. Mais elle était curieuse. Elle avait fouiné dans les papiers. Elle savait à présent quel était leur plan. Saorsa allait se porter volontaire. Elle avait toujours été maladivement jalouse de sa soeur aînée, et ce jour-ci était celui où sa gloire rayonnerait.
Elle prit place aux côtés de Proditor. L'assemblée s'assit, attentive.
« Un accord a été passé entre les Tempêtes Grises et Rouges et nous. Nous devons garantir la sûreté des quatre hériters des Tempêtes, et assurer l'exécution d'un projet de la plus haute importance. Pour cela, il nous faut désigner deux participants à cette expédition risquée. Ils doivent posséder un niveau de discrétion, d'intelligence et d'aptitude au combat élevé. Nous recherchons des volontaires au plus vite.
De l'assemblé jaillirent des objections :
- Mais qu'est-ce qu'on y gagne ?
- Laissons les crever, s'entretuer !
- Pourquoi est-on assez stupides pour accepter ce marché ?
Proditor, d'une voix tonitruante, fit taire les oppositions :
- Cet arrangement est donnant-donnant ! Du moins selon eux.
Cette dernière phrase fit comprendre aux gouvernants que Proditor ne se ferait pas piétiner par les revendications des Tempêtes. Il reprit :
- Ils proposent le rattachement des Innovateurs aux Tempêtes Grises.
Saorsa s'indigna. Comment pouvaient-ils ne serait-ce qu'envisager cet accord ? Ils étaient bien trop différents, à commencer par le fait que les In'ovateurs n'avaient pas de pouvoirs. On ne pouvait prétendre à la paix. Leur rattachement ne ferait qu'accroître les discriminations.
- Qui sont les deux volontaires ?
Seule Saorsa leva la main. Étrangement, elle savait qu'à la suite de cette quête elle aspirerait à être meilleure que sa soeur.
Proditor fut forcé d'élire un autre représentant. Il fit signe aux autres de quitter l'assemblée.
Saorsa suivi Proditor dans un dédale de couloirs, d'escaliers et d'ascensceurs. On avait beau dire, l'ingéniosité des Innovateurs n'avait rien à envier à celle des Tempêtes. Enfin, leur parcours s'acheva dans une pièce classique : un bureau et trois chaises. On voyait depuis la fenêtre toute l'étendue de Innocentia, la capitale du territoire des Innovateurs. Saorsa se demanda pourquoi donc avaient-ils escaladé tout l'immeuble pour une pièce aussi basique. Était-ce uniquement pour la vue ?
« - Détrompez-vous, déclara Proditor, comme s'il avait lu dans les pensées de Saorsa. Ce n'est pas un simple bureau.
Il appuya sur un bouton camouflé visiblement sous le bureau. Le mur de gauche se retourna pour révéler une simulation de combat. Génial, un jeu vidéo géant.
- Si vous le voulez bien, nous allons tester vos capacités.
Il dévoila des étagères d'armes.
- Elles sont à vos noms.
Saorsa prit une arbalète et l'étudia. Il n'y avait pas son nom dessus mais le prénom « Ruby ».
- Ce sont vos noms. Saorsa, vous êtes désormais sous couverte. Vous prendrez le prénom Ruby. Vous êtes par conséquent une tempête rouge. Et vous, vous êtes Tin, tempête Grise.
Saorsa, ou plutôt Ruby, sourit. On va bien s'amuser, pensa-t-elle.
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Enora lut en quatrième vitesse le dossier pour voir de quoi il en retournait. Plus elle lisait, plus elle regrettait de s'être embarquée dans cette aventure. Lucy lui prit le papier des mains et lui ordonna de vite prévenir les autres. Enora lui répondit que c'était bien trop risqué car Tin ou Ruby risqueraient de l'apercevoir. Mais avant qu'elle ne puisse argumente plus, Lucy l'expédia et l'enferma sur la passerelle qui la remonta. Enora, énervée de ce comportement excessivement dangereux, pria pour ne pas être vue. Elle aurait très bien pu redescendre, mais elle n'avait pas de temps à perdre. Elle arpenta les couloirs sur la pointe des pieds, et quelque fois elle fut sûre d'avoir échappé de près à une rencontre avec un des adultes. Enfin, elle retrouva Nacht, Mentham, Céleste et Brann. Elle s'apprêtait à leur exprimer l'urgence de la situation quand elle constata que son « urgence » était moins urgente que leur urgence : un intrus se tenait debout devant eux, dans une armure en fer rouillé, emmitouflé dans des fourrures barriolées de différents tons de marron, le visage couvert d'une capuche marron également. En plein été.
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Ebony War
ParanormalEnora oscille entre la fiction et le réel, et elle voudrait bien se débarasser de son imaginaire, mais elle est loin de savoir que sa réalité va se débrider. Cinq adolescents l'attendent quelque part pour l'aider à mettre fin à une longue guerre ent...
