Enora s'étira. Le soleil ne s'était pas levé, pourtant, selon Nacht, il fallait déguerpir. Inutile de préciser qu'elle aurait préféré dormir. En même temps, elle ne voulait pas replonger dans un de ses rêves. Cette nuit avait déjà été assez mouvementée, ce n'était pas la peine d'en rajouter.
- Debout, oie jacasseuse.
Enora balança son bras dans l'espoir qu'il atteigne la face de Nacht, dans le but de le faire taire. C'était comme ça avec Enora, quand quelqu'un disait quelque chose qui ne lui plaisait pas, elle préférait ne pas l'entendre.
Elle perçut Nacht en fond sonore qui ramassait son équipement. Lorsqu'elle entendit une porte claquer, elle ouvrit de grands yeux et sauta de son lit. Vite ! Il était parti ! Elle embarqua son sac sans même prendre la peine de se préparer et tenta d'attraper la poignée de la porte mais Nacht surgit de l'obscurité.
- Je suis là.
Enora baissa sa main tendue, le coeur battant.
- Tu m'as fait peur, imbécile.
- C'était mon intention, enchaîna Nacht, impassible.
Enora sourit avant de lui donner un coup de poing.
- Ah ! Je vois que tu as appris à utiliser ce qu'on appelle l'humour !
Nacht fit une moue faussement vexé. Faussement ? Non, Nacht ne mentait pas en général. Était-ce encore un trait d'humour ?
Quoiqu'il en soit, Enora retrouva vite le confort de son lit après avoir bazardé son sac dans l'espoir de ne pas le revoir avant quelques heures. Nacht se tenait debout, à côté du lit.
- Allez. Debout. À attendre comme ça, je vais finir par mourir de vieillesse.
Je vais finir par mourir. Un souvenir jaillit à la surface. Enora se rappela que Nacht lui cachait des choses. Avait-il vraiment été capable de se ressusciter ? Ou avait-elle rêvé ? Elle espérait trouver la réponse à Dragmir. Mais pour cela fallait-il encore se lever.
Chancelante, Enora se redressa. Elle parcourut la chambre pour, cette fois-ci, réellement déverrouiller la porte.
« - On a assez de vivres ? demanda-t-elle, avec une voix ensommeillée.
- Eau, carottes, chips, jambon, pain, et bien sûr sucreries aromatisées à la fraise.
Enora haussa les épaules. Cela devrait être suffisant.
- Et combien de temps de marche encore ?
Nacht se tut. Il semblerait qu'il n'adorait pas qu'on lui pose trop de questions, car le fait de répondre, surtout à une question formulée de la sorte, serait se plier à un ordre tacite. Enora comprennait ; elle-même se trouvait dans cette situation, avec sa réputation légitime d'insoumise.
Ils quittèrent l'auberge sans aucun remord - ils avaient beaucoup plus important à faire. Ils regagnèrent les chemins forestiers et barbus de vert.
Le voyage était long. Enora avait mal au pied droit, et à la jambe gauche, et à force elle finit par claudiquer. Nacht tenait bon.
Alors qu'ils traversaient un ruisseau, Nacht glissa et s'étala dans l'eau soulevant des vaguelettes.
- Tu es tellement lourd que ta chute a déclanché un tsunami. C'est pas très propre, ça, t'as inondé plein de fourmis si ça se trouve.
- Impossible, dit-il sans tiquer.
- Tu es un meurtrier ! Chacune de ces vies de fourmis comptait, et toi t'as provoqué une extinction de masse ! »
Enora eut alors la bonne idée d'organiser une cérémonie d'enterrement pour des fourmis prises au hasard ; elle les nomma Marc, Gustav, et Micro-ondes.
- Pourquoi Micro-ondes ? La partie adulte de moi vous dirait : « Parfois, les gens font des choses sans raison. Mais au manque de raison on trouve toujours une façon de combler ». La vérité, c'est que ça m'a juste fait rire sur le moment. - Enora et Nacht portaient donc des vêtements sales et mouillés. Il devenait urgent de se vêtir correctement. Habillés comme ils l'étaient, s'ils passaient en ville, les gens leur jetteraient des pièces. Désespérés et surtout pauvres, ils rejoignirent le centre commercial le plus proche.
Il s'agissait d'un énorme labyrinthe de magasins, où l'on trouvait certainement un gigantesque supermarché - parce que de toute évidence les seuls habits qu'Enora et Nacht pouvaient espérer s'offrir ne proviendraient pas de boutiques spécialisées. Ils optèrent pour le supermarché. Ils arpentaient les rayons consacrés au loisir. Enfin, plus exactement, ils ne pouvaient pas faire trois pas sans que Nacht ne pose des questions sur tel ou tel oeuvre de la pop culture. Arrivés au rayon livres, Nacht se plongea dans la lecture (lecture non autorisée).
« - Qu'est-ce que tient cet enfant dans ses mains ?
- Le deuxième tome de bouquins très connus sur des sorciers.
- Et cette femme là-bas ? Elle a l'air passionné, insista Nacht.
Enora, épuisée, répliqua :
- Je sais pas trop ? Une biographie de héros grecs ?
- Héros quoi ?
Elle soupira.
- T'as qu'à le lire. »
À sa grande surprise, il récupéra le livre en question et en dévora les grandes lignes. Enora fut impressionnée par sa soif de connaissance. Elle espérait elle aussi pouvoir un jour découvrir le monde des Tempêtes. Elle haussa les épaules avant de rejoindre Nacht près des livres pour enfants. La lecture n'était pas vraiment son truc, mais elle n'avait pas pris goût à l'ennui et il semblait impossible d'extraire Nacht de son occupation. Ainsi passèrent-ils un nombre élevé de minutes à parcourir les pages et les histoires. Quand Nacht fut rassasié (Enora était à bout depuis longtemps), ils se dirigèrent enfin vers les rayons d'habillement. Sans surprise, les standards du style n'étaient pas respectés par les fabricants du supermarché ; et le duo hésita longtemps avant de mettre les pieds dans un univers de laideur et d'une banalité ennuyante.
« - Regarde-moi ce magnifique haut rose fluo avec des flamants roses ! N'est-ce pas là le rêve de toute femme ? scanda Enora.
Elle attendit que quelqu'un rie, mais Nacht ne daigna pas émettre un son - comme d'habitude. En revanche, il s'était arrêté dans la contemplation de ce qu'Enora pensait être un pantacourt jaune parsemé d'étoiles vertes. Elle produisit un bruit de vomi tout en priant pour qu'il n'ait pas flashé sur l'article. Si c'était le cas, elle pouvait rayer Nacht de sa liste d'amis, car elle en vint à la conclusion que finalement, les goûts et les couleurs, ça se discutait. Lorsqu'il leva la main pour l'interpeller, elle comprit qu'il observait une femme. La trentaine, cheveux roux, courts et plaqués sur le côté gauche, un enfant de cinq ans qui voltigeait autour de ses courses. Courses qui comprenaient d'ailleurs le tee-shirt aux flamands. Nacht demanda à Enora :
« - Vois-tu quelque chose dans son cadis qui puisse couper ou tâcher ?
Enora réfléchit.
- Non, il n'y a rien à priori. Ah si, elle boit un café.
Elle avait appris à ne pas poser de question mais elle se serait quand même inquiété si Nacht n'avait parlé uniquement que d'un objet coupant.
- Parfait.
- Bon écoute, s'impatienta Enora, je sais pas ce que tu prépares, mais on ferait mieux de, je sais pas ... trouver un travail, nan ? C'est comme ça que tout le monde fait pour trouver de l'argent, après tout.
- Inefficace. Trop long, et je n'ai pas d'identité sur la Terre-Sol.
- J'oubliais, cracha Enora, que je faisais route avec un fantôme.
Et pour elle, Nacht était vraiment un revenant. Ce n'était pas une façon de parler.
Sans prévenir, Nacht prit son élan et traversa vivement le rayon. Il heurta la dame au café, feinta une chute douloureuse au sol et se releva immédiatement. Il affichait un visage furieux qui se voulait contrôlé. Une tâche de café immense avait recouvert la saleté de son t-shirt, on ne voyait plus qu'elle. La dame, confuse, se confondait en excuses, tandis que Nacht, poings serrés, feignait l'indifférence.
« - Vous n'êtes pas brûlé au moins ?
- La seule chose, madame, trancha Nacht, que vous ayez affecté, c'est mon t-shirt. Voilà que je vais devoir en acheter un neuf ! Encore ! Et vite ! Vous ne vous rendez pas compte qu'une visite m'attend prochainement, alors que je suis à des kilomètres de chez moi ! C'est scandaleux, croyez-moi, et vous pensez que vos excuses laveront ma tâche ou même ma dignité ? »
Enora tiqua. Nacht se montrait infect, et, si elle comprenait bien, il tenterait de faire acheter à la femme un nouveau haut, or son attitude ne la rendrait pas encline à s'exécuter. Cela aurait plutôt comme effet contraire de la remonter contre lui. Même s'il se montrait tout à coup gentil, personne n'était altruiste au point de lui acheter un t-shirt. Ce plan n'avait aucun débouché positif, selon Enora.
La femme était certainement agacée mais elle s'efforça de rester polie : « - Désolée. ». Et elle s'écarta de quelques mètres sur la droite.
Nacht revint vers Enora et alors qu'elle s'apprêtait à le narguer par rapport à sa défaite, il se mit à déblatérer des ordres. Il communiquait des instructions pour une deuxième partie du plan. Nacht l'attira dans le rayon maquillage et lui en appliqua - des échantillons test étant disponibles. Il lui apprit qu'elle serait la grande comédienne de l'acte II - Enora pria pour la qualité de son jeu d'acteur.
Elle rejoint le rayon habillage à nouveau et s'approcha peu à peu, subtilement, de la dame au café. Enora se mit alors à faussement sangloter, remuant épaules et tête, secouant avec ridicule ses bras. La dame, surprise, lui demanda si elle allait bien, mais Enora fut prise de soubresauts. Lorsque la femme put finalement voir la tête d'Enora, c'était celle d'une femme battue. « Le maquillage fonctionne, dieu merci » pensa Enora, qui ne se croyait pas assez convaincante. Elle tendit alors faiblement le bras vers un pull : elle désignait ce qu'elle prévoyait d'acheter.
- Ma pauvre fille, que cherchez-vous ?
- Rien ...
- Qui vous a fait ce bleu, là ? et celui-là ? N'allez pas me dire que vous êtes tombée.
- Mon petit ami ... veut ce pull. Je dois lui rapporter.
- Pourquoi ne va-t-il pas le chercher lui-même ?
- Il est un peu en colère, mais ce n'est rien, ça passera ... chuchota Enora.
- En colère contre vous ? demanda la dame, de plus en plus inquiète.
- Non, c'est que son t-shirt a été sali, on lui a renversé un café dessus. Je dois lui rapporter cette nouvelle veste. Il m'a dit : celui-là. »
Et elle le montra du bout du doigt. Elle décrocha le pull de sa suspension, Nacht avait indiqué qu'il s'agissait de ce pull en question. Elle sentit sous ses doigts une matière plastique : c'était, en fin de compte, plutôt un imperméable, même s'il était doublé.
Alors qu'Enora s'éloignait avec sa marchandise - et qu'elle doutait de l'issue favorable du plan de Nacht - la damoiselle au café coupa sa route.
- Vous ne pouvez pas partir ! j'ai rencontré votre petit ami et il m'a tout l'air de quelqu'un d'abject ! Si vous partez maintenant avec lui, j'ai peur que ce soit votre dernier voyage.
- Je ne peux m'enfuir ...
- Alors défendez-vous ! Je vous aiderai ! affirma-t-elle avec bravoure. Vous n'avez pas ... une arme ? Je suis bête, bien sûr que non. Allons voir la police.
Enora commença à paniquer. La police la recherchait déjà sûrement étant donné qu'elle était portée disparue.
- Non, il s'en rendra compte ! Il m'attend dans la voiture et possède ... notre ... hum ... bébé.
Enora voulut se frapper. Il était évident qu'elle était trop jeune pour avoir un enfant. Elle reprit :
- J'ai bien des produits chimiques, heum, toxiques, mais il se méfie trop pour boire ou manger quoique ce soit venant de moi ...
La dame au café prit un air pensif et se mit à scruter les rayons alentours pour qu'une idée lui vienne à l'esprit. Le rayon confiserie, boucherie, livres ... livres. Elle sembla soudainement avoir une illumination. Elle tira sur le bras d'Enora pour murmurer à son oreille :
- Et si on piégeait ces vêtements que tu comptes acheter ?
Enora prit un air dubitatif et perdu, bien qu'elle sache en réalité exactement à quoi cette femme faisait référence.
- Je m'explique : tu verses une substance corrosive sur ces habits, et quand il les enfile, le tour est joué !
Enora prit une mine désappointée en exhibant le pull qu'elle tenait dans les mains.
- Voyez par vous-même, madame ! Ce tissu est étanche, et c'est ce pull que Na...than veut ! Ce tissu n'imbibera rien, et vous, vous ne sauverez rien - ni personne !
- Et bien, s'exclama-t-elle, prenons-en un autre en plus !
- Je n'ai pas assez d'argent.
- Oh, je ne vois pas où est le problème, donne-moi tout ça et je file à la caisse.
Enora lui remit les deux pulls et la suivit sagement. En débouchant hors du supermarché, elle donna un faux numéro de téléphone à la dame préoccupée et lui promit de l'informer sur la situation.
Maintenant, on va croire que je suis séquestrée, que j'ai un bébé et un homme qui s'appelle Nathan. Rien de plus conforme à la réalité.
Elle rejoignit Nacht et arbora deux magnifiques et nouveaux habits. Elle s'applaudit.
- Dis-moi, qu'est-ce qu'il s'est passé dans ta tête pour établir ce plan beaaaaucoup trop complexe et long pour si peu de gain ?
Nacht laissa un peu de temps pour organiser sa réponse. Peut-être était-il compliqué pour lui d'extérioriser ses pensées.
- Il nous fallait deux pulls : un pour toi, un pour moi. Si j'avais juste renversé le café sur moi et réussi à la convaincre, je n'en aurais eu qu'un. Et encore, il aurait été très probable que cette dame ne m'en offre pas. Il fallait alors la pousser dans une situation où, pour tout bon citoyen, il est plus qu'impératif de venir en aide à quelqu'un. Il fallait lui faire croire que ne pas nous payer de vêtements serait de la non-assistance à personne en danger. Nous étions deux, un homme et une femme, et il y avait du maquillage à disposition. De quoi jouer une femme battue et son mari. En plus, la dame au café était une femme, elle devait se sentir plus concernée j'imagine. Pour l'impliquer encore plus dans cette affaire, je devais aussi prouver que j'étais un monstre envers ma petite amie. Ce pourquoi je suis intervenu au début et j'ai été agressif. Sa haine envers moi a dû commencer à croître dès ce moment là. Et surtout, ce passage apportait de la crédibilité à l'histoire que tu lui as racontée : elle l'a vécue elle-même. De plus, on a insisté sur son sentiment de culpabilité, puisque c'était directement à cause d'elle que j'étais en colère et que je risquais de te faire du mal. Mais cela ne réglait pas la question du nombre de pulls à acheter. Tu te souviens du rayon livres ?
- Oui.
- La dame au café est celle qui lisait la biographie de Hercule. Je l'ai lu juste après. Et tu sais ce qu'il y a dedans ? La mort d'Hercule. Et tu sais comment il est mort ?
- Tu me l'as dit tout à l'heure. J'ai oublié, oups.
- Il s'est marié avec une femme du nom de Déjanire. Elle se méfiait des infidélités de son mari, alors comme lui a conseillé un centaure, elle a mouillé la tunique d'Hercule avec du sang de centaure, de l'Hydre de Lerne, et de l'huile d'olive. Elle ignorait ce que cela aurait comme effet - cet effet étant que son mari, lorsqu'il revêtit sa tunique, fut brûlé par la mixture. J'ai supposé que cette femme le savait, et j'ai fait le bon pari. Il fallait que l'idée vienne d'elle, sinon elle se serait sentie opprimée par l'idée de crime que tu sous-entendais. Lorsqu'elle a regardé aux alentours, j'ai mis la biographie bien en évidence, pour améliorer les chances qu'elle se remémore cette histoire. Ainsi, le seul moyen à ses yeux de se débarrasser de moi en possession de poison sans en utiliser dans les produits comestibles, c'était le stratagème que Déjanire avait mis au point. « Empoisonner » mes vêtements. Et pour « empoisonner » mes vêtements, il faut des vêtements. Malheureusement, celui que je voulais était incompatible avec le liquide. Donc, conclusion : il en fallait un deuxième, et comme tu n'avais pas assez d'argent pour en payer deux, la dame au café devait t'en payer un. Dans la hâte et la frénésie criminelle, elle n'a pas remarqué que tu n'avais même pas d'argent pour en payer deux. Situation finale : inventaire : deux pulls, mission : te faire oublier auprès de cette dame. Tu lui diras que tu m'as tué, ou bien tu ne lui diras rien.
- Bien résumé, fit Enora.
Elle resta un moment silencieuse face aux longues explications de Nacht qui lui rappelèrent qu'il avait construit tout ce plan en une minute à peine, par instinct intellectuel, il avait tout prévu. Elle voulait espérer qu'il n'était pas calculateur pour tout le reste, et que, parfois, il laissait son cerveau au repos.
- Nacht ...
Il ne répondit pas. À vrai dire, Enora n'avait rien à dire. Ça lui était sorti de la bouche sans raison.
Ils enfilèrent les pulls et reprirent leur voyage qui s'étendait en longueur.
« Il faudra passer par la forêt maintenant. On ne peut plus se permettre de prendre le chemin des villes, il faut absolument passer inaperçus. »
Tel fut le commandement qu'ils adoptèrent au cours des jours suivants qu'ils passèrent dans la forêt. Nacht et Enora passaient leur temps dans le silence, pour éviter de se plaindre de la fatigue et de la lassitude. Il arrivait à Enora de faire la discussion mais cela s'apparentait à un monologue.
« - Il va faire nuit. On s'arrête bientôt.
C'était les premiers mots de Nacht depuis midi.
- Oui, regarde. Le coucher de soleil. J'ai cru que t'allais jamais t'arrêter de marcher ! T'es infatigable, tu sais ?
- Et toi, tu es trop bavarde.
- Aie », rigola Enora. Elle le prenait bien. Ils se complétaient au niveau du temps de parole. Quand elle se sentait à l'aise en présence de certaines personnes, elle pouvait piailler pendant assez longtemps. Au contraire, elle pouvait elle-même se montrer très silencieuse.
Enora se coucha paisiblement une fois que Nacht eut installé le campement. Oui, il le fit seul, parce qu'Enora en bonne opportuniste et paresseuse, n'avait pas levé le petit doigt.
Ils dormirent en silence.
Ils se levèrent à l'aube.
Pas pesants à travers la forêt. Restait-il assez d'espaces verts en France pour couvrir leurs déplacements ?
Ils voyageaient au gré des souvenirs de Nacht et de son indice de détection de magie. Ils croisèrent la direction d'un sentier, que Nacht décida alors d'emprunter.
- Les Astaroth vivent dans le ciel, sur les nuages, c'est la Terre-du-dessus. Ils voient tout de ce qu'il y a sur Terre grâce à leur vision qui agit comme un zoom, mais celle-ci ne traverse pas les murs, donc pour remplir leurs devoirs d'ange gardien, ils doivent soit essayer de se pencher depuis là-haut pour tenter de voir à travers les fenêtres, soit descendre simplement sur Terre. Ce qui explique que bon nombre d'entre eux passe leurs journées à se reposer. Les Astaroths ne se surchargent jamais de travail, ils adorent se prélasser, profiter du soleil, et des festivités.
Enora déduisit :
- Ouais, en gros, c'est des hippies.
- Des quoi ?
Enora expira avant de sourire. Il fallait s'y attendre.
- Et ton Arvehn, celui qui doit nous guider à Dragmir, il a choisi de se consacrer à l'étude de mon peuple ? Pourquoi ?
- C'est un druide, et son importance réside dans sa rareté. Les Astaroths connaissent bien les humains, mais les Tempêtes, elles, non. Certains Astaroths ont pour objectif de faire part de leurs connaissances aux Tempêtes. Arvehn a été mon maître, il m'a enseigné les principes élémentaires de la chimie, de la physique et de la biologie, des mathématiques, très peu d'Histoire ou d'art humains en revanche. Il partait du principe que bien que les Tempêtes soient des êtres magiques, il ne fallait pas sous-estimer la science. Et Arv... »
Il fut interrompu alors qu'une silhouette jaillissait soudainement de derrière un buisson. Avec la vitesse d'un guépard, elle entraîna Nacht dans une galipette, le roulant au sol. Ils s'arrêtèrent, mais l'inconnu avait immobilisé Nacht. Assis sur ses jambes, il tendait sous la gorge de Nacht une petite dague, et le tenait en joug avec une arbalète en bois. Enora se jeta sur l'inconnu pour le déstabiliser mais il maintint sa posture droite.
« - Ma biche, un peu d'espace s'il te plaît, on vient à peine de se rencontrer !
L'agresseur de Nacht était un adolescent, d'environ leur âge, avec un ton étonnement léger. Il était vêtu d'un pantalon et d'une chemise en lin trop grande pour lui, dans le style moyenâgeux. Sa peau était cuivrée ; ses yeux d'un vert doux mais marqué, avec de longs cils, et ses cheveux d'un noir profond, ondulés, mi-longs et soyeux. On aurait presque pu le prendre pour une femme s'il avait eu une poitrine et des lèvres plus pulpeuses, peut-être. Enora, dans sa contemplation, en oubliait la situation. Elle reprit soudainement conscience que l'autre brun, lui, était pris au piège.
- Relâche mon ami !
L'inconnu haussa un sourcil.
- Ton ami ? Quel ami ? Ahhhh. Ça, dit-il en désignant Nacht avec son arbalète. C'est lui, ton ami ! Désolé ! Au temps pour moi, je pensais que c'était ton agresseur !
Il sourit comme si la situation avait quelque chose de comique, se releva et aida Nacht à faire de même.
- Bon, maintenant, mon poulet, il faut qu'on file. Sauf si tu veux avoir la police sur tes bras, mais tu ne la veux pas, je me trompe ?
Enora et Nacht restèrent paralysés. Qui était cet homme ? Pourquoi la police le cherchait-il ?
L'inconnu eut un air déçu lorsqu'il vit le duo rester sur place.
- Bon, allez, je rigole pas, je viens de braquer une banque, alors bougez-vous. Merci. »
Ils s'exécutèrent, abasourdis.
« - Qui êtes-vous ? osa Enora, après quelques instants de marche silencieuse.
- Oh, ravi que tu me le demandes, dit-il en écartant les bras comme s'il attendait cette question depuis longtemps. Ça fait un bail que tu devrais m'avoir posé cette question ! T'es molle du cerveau ou quoi ?
Elle serra les poings.
- Sinon, je m'appelle Hedere.
Il s'arrêta en plein milieu du chemin pour saisir la main d'Enora. Son contact était chaud, rassurant et aussi attirant.
- Puis-je connaître le nom de ma charmante accompagnatrice ?
- Accompagnatrice ? répéta Enora.
Hedere souligna d'un ton des plus naturels :
- Oui, bien sûr. Tu as cru que je ferais le voyage seul ?
- Mais de quel voyage tu parles ?interrogea-t-elle.
Hedere fit un signe de main exaspéré.
- Tu me fais rire, ma belle.
Nacht, qui était resté muré dans le silence, prit Hedere subitement par le col avant de le plaquer contre un mur.
- Hehe, doucement, le brun. J'ai pas autant de muscles moi, tenta-t-il en plaisantant.
Nacht lui cracha avec une méfiance non-dissimulée :
- Réponds aux questions qu'on te pose.
- On m'a demandé qui j'étais et j'ai répondu, d'abord. Donc ton argument est ... (Hedere appuya sur le nez de Nacht) ... invalide.
Nacht secoua sa tête comme s'il venait de se faire salir.
- Réponds ! Pourquoi es-tu ici ?
Hedere soupira.
- Bon, d'accord. La fille.
Il pointa du doigt Enora. Nacht s'apprêta à le fracasser, quand il leva les mains en l'air.
- Non non non, je ne lui veux que du bien ! Il faut juste qu'elle m'acompagne.
- Où ?
- Visiter le musée de la porcelaine, bien sûr, lâcha Hedere, exaspéré.
- OÙ ?
- Du calme, du calme. C'est Corvus qui m'a demandé de l'amener.
Corvus ? Enora tenta de se rappeler où elle avait entendu ce nom.
« - Mais oui, l'homme dans mes rêves tout en noir, qui vit à côté d'un lac ! s'exclama-t-elle.
- Ahh, toi aussi tu rêves bien de lui ! approuva Hedere, soulagé. Donc ça veut dire que tu peux me lâcher, gringalet, lâcha-t-il à Nacht. Je suis de votre côté. »
Enora tenta d'obtenir plus d'informations sur le dénommé Corvus, mais Hedere n'en savait pas vraiment plus qu'elle.
Lorsque le soir vint, tous les trois s'installèrent près d'un feu de campement. Enora ne remarqua qu'une fois après s'être requinquée en nourriture que Hedere possédait un tatouage, petit, entre la joue et l'oeil droit. C'était un losange aux contours noirs, avec un cercle à l'intérieur, noir lui aussi, et puis deux barres rouges à l'intérieur, une plus grande que l'autre. Elle se promit de le questionner à ce sujet.
Hedere ouvrit un paquet d'amandes, qu'il dévora.
- J'en raffole, mais pas autant que les jolies femmes, lança-t-il à l'égard d'Enora. Une fois, en Colombie, j'ai rencontré une fille dans ton style ... magnifique. Comment s'appelait-elle déjà, Joanna ? Ou bien Josetta ? Je crois bien que de toute manière tout le monde la surnommait Jo.
Un paquet d'amandes pour Hedere et de bonbons à la fraise pour Enora et Nacht plus tard, Hedere se chargea de raconter des bribes de son passé. Il adorait visiblement s'épandre sur le sujet, sans jamais poser de question sur Enora ou Nacht. Était-il inconscient ou tout simplement narcissique ?
- J'ai été abandonné en tant que nourrisson dans un mur de lierre, sur une maison, en Écosse. C'est peut-être pour ça que je suis si agile, à vrai dire - d'ailleurs c'est de là que vient mon nom, Hedere Helix, du lierre - bref, les proprios m'ont éduqué, mais comme ils étaient trop collants, j'ai pris la route, et je suis fier de dire que cela fait cinq ans que je me débrouille seul dans ce monde cruel. Je parle, je sais pas, quelque chose comme sept langues ? Et couramment, en plus.
Hedere parlait extraordinairement vite et le flux d'information était beaucoup trop important pour Enora, même si elle admettait être intéressée par ce parcours d'intrépide. Cependant, elle ne comprenait pas le lien entre Corvus, Hedere et elle. Ils n'avaient rien en commun.
Hedere continua de raconter ses expériences pendant encore un bout de temps, puis Nacht s'excusa et partit rejoindre le sommeil. Enora fit de même, bien qu'Hedere lui semblait passionnant, elle ne voulait pas exclure Nacht.
- Je crois que ce n'est plus toi que l'on devrait appeler oie jacasseuse, affirma Nacht depuis son matelas de fortune.
- Tu penses qu'il a vraiment braqué cette banque ? s'inquiéta Enora.
- D'où lui viendraient toutes ces amandes sinon ?
Enora ricana.
- Ton plan aujourd'hui ... il était bien. Merci pour le pull.
- Je n'ai fait que servir nos intérêts.
- Ne servir que le tien aurait été plus facile, confessa Enora. Nacht tenait finalement plus à certaines personnes qu'il ne pourrait l'admettre.
- En parlant d'opportunisme et d'intérêt personnel, tu penses que Hedere m'utilise pour une autre cause que celle qu'il prétend servir ? demanda Enora.
- Je pense que Hedere est en effet quelqu'un d'opportuniste et qui ne sert probablement que lui-même, mais je pense aussi qu'il est curieux et à la recherche d'aventure, il ne se prendrait pas la tête à te manipuler. À mon avis, il cherche juste à savoir ce que lui veut Corvus, et il n'a surement même pas pris de précautions. Il va, il vient, il est libre.
- Ouaip, renchérit Enora. Trop cool.
Nacht se tût bien qu'il ne dormait pas. Enora et lui se regardèrent dans les yeux et Nacht finit par lâcher :
- Ta présence au cours de ce voyage n'est pas désagréable. »
Enora sourit. Elle avait bien conscience que ces mots étaient innocents, mais cela voulait dire qu'elle avait enfin trouvé sa place parmi les Tempêtes.
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Ebony War
ParanormalEnora oscille entre la fiction et le réel, et elle voudrait bien se débarasser de son imaginaire, mais elle est loin de savoir que sa réalité va se débrider. Cinq adolescents l'attendent quelque part pour l'aider à mettre fin à une longue guerre ent...
