Vomi & Vol

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Enora tritura les manches de son pull. Elle se rendit compte qu'elle ne s'était pas changée depuis des jours, voire des semaines. Elle trébucha à cause d'une racine et se rétama de manière humiliante sur la terre fraîche. Nacht l'aida à se relever. Au moins, s'il ne parle pas beaucoup, se dit-elle, il ne se moque pas. La saleté que ressentait Enora fut accentuée par sa chute. Elle était exténuée de leur voyage qui traînait en longueur. Ça, plus la disparition de Lucy, plus le sentiment inconfortable de baigner dans l'inconnu l'insupportaient. Elle eut soudain une réaction de rejet, et vomit devant ses pieds. C'était tout juste si elle avait eu le temps de se pencher en avant. Nacht s'écarta prudemment. Il lui tendit un mouchoir. Il lui proposa aussi des bonbons à la fraise.
Les habits d'Enora étaient vieux, sales, endommagés, tâchés de terre et de vomi.
Nacht en prit rapidement conscience, au soulagment d'Enora. Il la fit s'asseoir à ses côtés. La tête d'Enora bascula lourdement pour atterrir sur l'épaule gauche de Nacht. Il prit sa main et engagea la conversation, pour presque la première fois depuis la disparition de Lucidnost. Les journées étaient effectivement très longues. Depuis qu'Enora avait quitté Ebony Hope, tout ce qu'elle connaissait ne se résumait qu'à la forêt et quelques champs et prairies de temps à autres. Leur itinéraire n'était pas tracé sur une carte depuis qu'ils improvisaient pour aller à Dragmir, il arrivait souvent que Nacht fasse demi-tour pour tenter de retrouver de mémoire l'emplacement d'une cité sanctuaire qui n'était pas sur les cartes humaines.
« - J'ai vu que nous avions besoin de repos, affirma Nacht, avec son habituel ton à titre informatif.
- C'est un blague ? se contenta de répliquer Enora. Bien sûr qu'on en a besoin. J'ai cru que tu n'en parlerais jamais. En plus, je sais pas comment tu fais pour m'ignorer, je me plains systématiquement. Tu joues l'aveugle, c'est ça ?
Nacht sourit.
- Oui, tu n'arrêtes pas de te plaindre, c'est vrai. Je n'en attendais pas moins de toi, jeune mygale talentueuse.
- Pardon ? Comment m'as tu appelée ? Mais tu te rends compte que ce que tu dis n'as aucun sens ?
Nacht hocha la tête en retenant un rire. Enora reprit de plus belle.
- Mygale talentueuse ? Sale oie jacasseuse.
- Dauphin provocateur.
- Tigre édenté.
- Pigeon voyageur.
Il y eut un petit silence avant un éclat de rire. Existait-il un meilleur moyen pour briser la glace que l'absurdité ?
Nacht se râcla la gorge. Il avait une voix un peu grave en temps normal.
- Je pense que nous devrions aller en ville quelques temps, juste histoire de dormir autre part que sur la terre et de trouver à manger et de nouveaux habits.
- Avec quel argent ? s'enquit Enora.
- Et bien, souffla Nacht, nous allons sûrement devoir nous réduire au vol.
Enora prit la tête de Nacht entre ses mains et la secoua. Il se débattit presque instantanément.
- Imbécile ! Tu crois qu'on peut faire du vol à l'étalage comme ça, toi ?
- Tu as une autre idée, peut-être ? se défendit Nacht. Pour l'instant, on a assez d'argent pour nous loger dans une auberge ce soir, mais il faudra alors sacrifier les vêtements.
Enora enfouit sa main dans la main de Nacht en chuchotant :
- De toutes façons, on s'en sortira. Toi et moi, on est des débrouillards.
- Ou juste des malchanceux assez rusés pour ne pas atteindre le fond. »
Sur ce ton peu enjoué, le duo prit la route de la ville la plus proche - en tout cas, du village.
Enora se débrouilla pour dénicher une chambre d'hôte ridiculeusement peu fréquentée. Nacht s'attarda avec l'hôte pour négocier le prix. Il obtint un rabais de 40%, ce qui était franchement impressionnant. Nacht déballa le contenu des sac à dos pour faire un inventaire de celui-ci. Enora faisait la conversation - elle parlait majoritairement seule. Cela lui rappela Alice et elle. C'était étrange la façon dont on avait tendance à changer en fonction de l'environnement social. Comme dans les travaux de groupe, lorsqu'on est avec des gens plus intelligents que soi, on se laisse porter, et quand on se retrouve avec des gens moins intelligents, on est obligé de prendre les rênes. Un véritable supplice.
« - ... et tu vois, je pensais que Brann allait dire « je ne vois pas de quoi tu parles », mais à la place, il s'est lancé dans une tirade sur la place des trains à vapeur dans la société actuelle. Et en plus, il ne connait rien des trains à vapeur, puisque ça n'existe pas chez vous ! Mais on avait tous envie d'y croire. Ha, celui-là, il peut être un bon manipulateur.
Nacht lâcha un soupir.
- Il n'y a pas que Céleste qui soit une oie jacasseuse.
Enora se rembrunit avant de rire.
- Tais-toi, mygale talentueuse. Quand tu parles, ce n'est que pour tisser ta toile parce que toi aussi, tu es un fin manipulateur ! Regarde comment tu as embobiné notre hôte ! Le pauvre Michel-Jean, tu devrais avoir honte.
Elle avait piqué l'intérêt de Nacht.
- Merci, souligna-t-il, pour ces paroles touchantes. Plus sérieusement, les tempêtes grises maîtrisent la psychologie mieux que personne. Les tempêtes grises affectionnent les sciences fondamentales, mais l'analyse psychologique est aussi un de leurs points forts ! Mentalistes, manipulateurs, voyants, hypnotiseurs ... nous sommes un peu de tout. Mais certainement pas de vulgaires magiciens comme il y en a ici, sur la Terre-Sol. Rien à voir avec ça.
Enora haussa les épaules. Elle saisit ses affaires disposées sur le lit pour les ranger dans le sac.
- J'oublie souvent que tu as des pouvoirs. Tu m'as l'air brillant, mais pas plus. Tu ne maîtrises pas les éléments.
Nacht fut parcouru d'un frisson.
- Effectivement. Cela n'a pas tant d'importance. En plus, nous possédons des pouvoirs, mais rares, comme voir l'avenir, ou lire dans les pensées, ou manipuler et hypnotiser. Nous évitons de les mettre en avant. Et puis, n'oublie pas que je maîtrise la magie primaire : la lévitation, une vélocité élevée, l'invocation de petits phénomènes comme l'apparition de lumière, et ensuite, le métamorphisme ... »
La discussion s'arrêta là alors qu'Enora était piquée de jalousie. Qu'est-ce qu'elle aurait aimé avoir les mêmes pouvoirs.
Il y avait deux lits simples dans la chambre, assortis de quelques étagères, et le tout accompagné d'une unique salle d'eau. Basique, mais tellement confortable aux yeux des deux adolescents qui n'avaient pas bien dormi depuis des jours. La crasse, la fatigue et la faim étaient leur quotidien. On ne pouvait pas tenir avec des chips - ou des bonbons à la fraise, peu importe - éternellement. C'est pourquoi Enora sortit acheter des provisions. Elle favorisa les aliments : ses choix étaient portés par la date de péremption, le type de conservation et les capacités nutritionnelles. Là, dans une vie banale, elle pouvait s'amuser à se jouer stratège. Elle était dans un supermarché comme toute personne humaine qui avait besoin de manger, comme toute personne non menacée par des Féroces, des magiciens, ou une chasseuse de prime, ou l'espèce de parti politique qui recrutait Ciall et ses compagnons. Faire les courses lui don'ait l'impression de se laisser couler dans une vie simple, dénuée de tracas. En vérité, Enora était un peu satisfaite de pouvoir vivre une aventure, de connaître la vérité sur les habitants de la Terre-Sol, les Astaroths aussi ... Mais en contre partie, elle devait subir le poids de ne pas faire partie de ce monde, d'en être étrangère et un peu jalouse, et puis surtout de risquer sa peau pour eux.

Ebony WarOù les histoires vivent. Découvrez maintenant