Ce n'est que quelques heures plus tard, après avoir présenté toutes les nouveautés du parc, que Kahu laissa Monsieur Gim et son compagnon retourner à l'hôtel sur la promesse de leur donner au plus vite des nouvelles. Pour sa part, il se rendit directement à la nursery où l'équipe de soins s'était réduite, et il fut accueilli par Caden qui avait les traits tirés.
— Comment ça se présente ? demanda-t-il.
— Mieux, avoua Caden en se frottant la nuque. Mais la première heure a été critique. Il n'a pas encore repris conscience, mais Malaki et Eliakim sont avec lui. C'est... c'est mauvais. Il va en avoir pour des semaines de convalescence et rien ne dit qu'il s'en remettra tout à fait. Ce n'est pas comme l'accident de Mal ou même ce qui est arrivé à Berhan c'est... ce qu'on lui a fait était volontaire, et c'est ce qui rend tout ça si atroce.
— Quel est le diagnostic ? murmura Kahu en essayant d'ignorer la nausée qui lui tordait l'estomac.
— Lésions et nécrose de la caudale, malnutrition, épuisement critique, brûlures et paralysie partielle de la queue, peut-être due à une atrophie des muscles. Et ce n'est que la partie que nous avons pu constater pendant qu'il était inconscient. Je suis prêt à parier sur des dommages psy importants, éventuellement des problèmes au niveau des sens, mais nous ne pourrons voir ça qu'à son réveil.
— D'après Aizen, l'homme qui travaille pour la Ren Bank et qui a sorti la sirène de là, elle était retenue captive dans un espace beaucoup trop petit et traitée comme un genre d'animal compagnie. Il... il avait l'air de savoir exactement ce que ça faisait et le sort de ce malheureux semble lui importer particulièrement.
— S'il a vécu une expérience similaire, peut-être qu'il pourra l'aider à s'en remettre, réfléchit Caden. Dans tous les cas, nous allons régler chaque problème à la fois et soigner tout ce que l'on peut. Viens, je pense que Malaki sera heureux de te voir, il est un peu éprouvé. Sans parler d'Eliakim, ce gamin a des nerfs d'acier mais voir quelqu'un dans un état pareil, ça déprimerait n'importe qui.
Ouvrant la porte, il précéda Kahu jusqu'au grand bassin de la nursery, éclairé par les lumières douces et diffuses des couveuses. Eliakim était assis sur le bord, la main dans l'eau pour tenir celle de leur malade comme lui l'avait fait avec Malaki la nuit de son sauvetage, et il releva un regard brouillé de larmes à leur entrée. Derrière lui, Malaki achevait de dicter des informations à Noah qui les inscrivait soigneusement dans le carnet de suivi, et Kahu s'approcha pour regarder dans le bassin.
— Il est si... mal en point, bredouilla Eliakim. C'est horrible.
C'était même pire qu'horrible, c'était la pire chose que Kahu ait jamais vue. Doucement, il s'assit à son tour sur le bord pour plonger la main dans l'eau et effleurer le visage trop pâle de la sirène. À présent qu'il pouvait l'observer de près, son cœur se brisait de voir dans quel état elle était. Impossible de déterminer la couleur d'origine de ses cheveux ou de ses écailles, ni même de sa peau, tout était dans cette affreuse nuance maladive de gris, comme une photo passée ou un champignon. Lui aussi avait envie de pleurer à présent et il faillit le faire lorsque Malaki le rejoignit pour passer un bras autour de ses épaules.
— Nous allons le soigner, assura-t-il avec sa force tranquille dont Kahu avait tant besoin. Il est en sécurité ici à présent, et entre les meilleures mains du monde. Cela prendra le temps qu'il faudra, mais nous allons l'aider à guérir. Nous avons tout ce qu'il lui faut et nous pouvons lui assurer du repos et les soins les plus perfectionnés du monde.
— Son état s'est stabilisé, ajouta Noa. Nous allons le maintenir dans les vapes jusqu'à demain, le temps de panser le plus gros des lésions et de faire les injections pour lutter contre les infections. Je ne pense pas qu'il faille envisager d'amputation pour le moment, nous devrions parvenir à endiguer tout ça et à résorber la nécrose.
— Mais vous pourrez lui poser une prothèse si jamais, non ? releva Eliakim. C'est ce que mon petit ami a eu, quand il a... perdu sa jambe.
Kahu ne connaissait que les grandes lignes de cette histoire, mais il savait parfaitement que la prothèse de ce garçon était un bijou de technologie humaine et de magie, qui lui permettait de suivre ses changements. Ce serait une solution envisageable si jamais ils en arrivaient là, mais il priait de toutes ses forces pour ne pas avoir besoin de ça.
— Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir, répondit-il à la place. Monsieur Gim a promis qu'il financerait tous les soins, donc s'il le faut, nous verrons pour une prothèse, en effet.
— En attendant, nous ne pouvons plus rien faire pour le moment, intervint gentiment Malaki. Le plus gros est fait, il ne reste plus qu'à surveiller son état en attendant son réveil, et c'est désormais du ressort de l'équipe de nuit.
À regret, Eliakim lâcha la main inerte de la sirène qui retomba mollement à ses côtés, et il s'essuya les yeux du dos de la main en se levant. Il avait l'air brisé, autant que Kahu se sentait, et il sourit avec tendresse lorsque Malaki tendit un bras vers lui pour l'attirer dans l'un de ces câlins dont il avait le secret. C'était un câlin de pieuvre, terriblement réconfortant, et Eliakim parut fondre contre lui en reniflant.
— Tu devrais aller te reposer un peu, conseilla doucement Kahu. La journée a été riche en émotions et nous avons tous le cœur serré de voir notre nouveau pensionnaire aussi malade.
— Est-ce que... est-ce que je peux appeler Jesse ? murmura Eliakim d'une toute petite voix.
— Bien sûr que oui. Écoute... je vais passer la nuit ici pour m'assurer que tout va bien...
— Et je vais rester aussi, intervint doucement Malaki.
— Donc tu as l'appartement pour toi tout seul, compléta Kahu en serrant la main de son amant. Appelle ton amoureux, reste avec lui toute la nuit si tu veux, il te réconfortera mieux que nous de toute manière. Mais dors un peu quand même, tu auras besoin d'être en forme demain matin.
— Je suis certain que nous aurons de meilleures nouvelles quand tu viendras nous retrouver, ajouta Malaki. Une vraie nuit de sommeil dans un environnement sécurisé peut faire des merveilles, je ne serais pas surpris que notre malade se réveille bientôt en meilleure forme.
Kahu n'en était pas si sûr, mais la force calme de Malaki donnait envie d'y croire et Eliakim se détendit avec un faible sourire. Il essuya à nouveau ses larmes et finit par s'éloigner du bassin, raccompagné par Caden qui leur adressa un signe de tête avant de quitter la pièce.
— Bon, je vous laisse aussi, déclara Noa en reposant le carnet de suivi. Vous savez ce que vous faites, je n'ai rien à vous dire de mieux que «bonne nuit et à demain». L'équipe de nuit passera faire une ronde mais bon... vous restez les mieux qualifiés pour tout ça.
— Tout ira bien, assura Malaki. Va te coucher aussi, on se retrouve demain.
Sur un dernier signe de tête, Noa partit à son tour et Kahu commença à se déshabiller pour descendre dans le bassin et se transformer. L'espace n'était pas immense, pas comme le bassin hôpital, mais pour la nuit ça ferait l'affaire. Un instant plus tard, Malaki le rejoignit et Kahu n'hésita pas une seconde à venir se pelotonner au creux de ses bras en attirant leur petite sirène inconsciente vers eux pour que sa tête repose contre son épaule. L'un des tentacules de Malaki s'enroula autour de sa taille trop maigre comme un câlin et Kahu sourit en levant la tête pour embrasser la mâchoire de son compagnon.
— Merci d'être avec moi, souffla-t-il. Tout cela est bien moins affreux à affronter quand tu es à mes côtés, toujours calme et si plein de douceur.
En réponse, Malaki déposa un baiser très tendre sur ses lèvres et ils essayèrent de trouver le sommeil en priant pour que leur malade se réveille sans souci.
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Odysseis (1&2)
ParanormalKahurangi est une sirène, mais pas que. Il y a quelques années, il a fondé avec ses deux meilleurs amis le parc animalier Odysseis en Nouvelle-Zélande, et ils se sont donné pour mission de préserver l'océan ainsi que ses habitants. Désormais, le par...
