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NATE

Septembre 2022, New-York

Amore mio, excuse-moi pour le retard, j'ai été retenu au palais. Salut Agatha !

Gabriella lève de grands yeux ronds vers moi pendant que je lui embrasse affectueusement le front. Sa main qui s'agitait pour animer sa conversation reste en l'air, figée par mon arrivée inattendue.

Amore mio, c'était comme ça que je l'appelais lorsque nous étions ensemble. J'adorais la voir rougir lorsqu'elle entendait ce surnom prononcé avec mon accent italien, quant à elle, elle adorait entendre ces mots d'amour résonner dans ma bouche semblable à une douce mélodie qui la suppliait de l'embrasser.

À peine arrivé, cette situation m'amuse déjà. Ce n'est pas le cas de Gabriella à en croire son visage qui a tourné au rouge.

Je m'assieds à ses côtés et place mon bras autour de ses épaules dénudées. Ce contact entre nous est brûlant malgré sa peau froide. De délicats frissons se dessinent sur son épiderme et je réprime un sourire victorieux face à cette réaction qui galvanise mes sens. Cette fin d'après-midi est lourde, la moiteur dans l'air trahit un orage à venir.

Au sens propre, comme au figuré.

— Je suis contente de vous voir tous les deux ! se réjouit Agatha. C'est super que tu aies pu venir Nate, Gab m'avait dit que tu ne pourrais pas te libérer.

La fureur se lit dans les yeux de Gabriella. J'étouffe un rire qui échappe à Agatha. Sa naïveté la prive d'une délicieuse comédie de laquelle elle aurait pu se délecter. En revanche, mon rire n'échappe pas à mon ex petite amie qui m'offre un regard furieux surligné d'un trait d'eye-liner qui met en valeur l'amande de ses yeux.

— Comment vas-tu Nate ? La vie d'avocat te réussit ? me demande Agatha.

— Les affaires sont florissantes, on ne peut rêver mieux !

J'en fais des tonnes, j'use et abuse de tous mes charmes pour berner Agatha afin qu'elle ne se rende pas compte de l'absurdité de la situation. Gabriella se tend sous mon bras, avant d'esquisser un maigre sourire pour corroborer mes propos, mais quiconque la connait sait que ce sourire est un mensonge.

Cette proximité entre nous la met mal à l'aise, pourtant, je ne me suis jamais senti autant à ma place qu'avec mon bras posé sur ses épaules.

— Je suis contente de voir que vous êtes toujours ensemble.

— Personne ne pourrait nous séparer, je rétorque alors.

Ma réplique digne d'un grand film hollywoodien me fait rire intérieurement. À mes côtés, Gabriella ne rit toujours pas, il n'y a même pas l'ombre d'un sourire sur son doux visage hermétique à mes réponses dégoulinantes de sentiments.

Je frictionne son épaule pour appuyer mes propos. Pour toute réponse, elle porte son verre à ses lèvres d'une main tremblante avant d'avaler une gorgée de son verre de vin.

Agatha nous raconte l'hôpital et nous romance ses voyages, la libération qu'elle a ressentie et comment elle s'est défaite de cette accoutumance aux drogues qui la consumait à l'époque. Nous acquiesçons à toutes ses paroles d'un même mouvement de tête, je lui réponds quelquefois, la questionne à d'autres moments, mais Gabriella reste de marbre, silencieuse, comme lors de mon audition de police.

La conversation suit son cours entre Agatha et moi avec un naturel déroutant après tant d'années passées loin de chez nous et de notre environnement, elle comme moi. Elle, en désintox, moi, en intox.

Elle qui voulait s'en défaire, et moi qui répandait cette drogue dans les veines de tous ceux qui en demandaient.

La morale de mes actes ne m'a jamais posé problème. Je ne fais que répondre à une demande, je fournis un produit à un acheteur, je suis en quelque sorte un commerçant. Je n'oblige personne à ingérer toutes ces substances illicites, je n'impose aucune contrainte à ces camés qui en demandent toujours plus dès que la drogue précédente ne leur fait plus assez d'effet.

Des jeunes comme Agatha, j'en vois tous les jours, de plus en plus, et je n'ai aucune peine pour eux. Ils choisissent seuls le merdier dans lequel ils s'embourbent, veulent tout essayer, goûter à tout, pensent que c'est ça, s'amuser.

Et tout ça sans avoir conscience des risques qu'ils prennent.

Certains veulent noyer leurs démons, d'autres considèrent que sans ces substances, se divertir n'est pas possible.

La vérité, c'est que l'humain est trop laid et qu'il n'y a que de cette manière-ci qu'on peut apercevoir la beauté quand le cœur n'est plus à la fête. Ils ne savent pas qu'avant de soigner son cœur, il faut soigner sa tête.

La Meute ne rechigne jamais face à un nouveau client prêt à faire cracher son porte-monnaie. Il Luppo ne fait pas dans les états d'âmes, et j'ai appris à en faire de même.

Une raison supplémentaire à mon départ : pas de sentiments. Pas de ressentiments. De la rudesse et de l'inflexibilité.

Seul. Toujours seul.

Désespérément seul.

Agatha poursuit sur les bienfaits de sa retraite spirituelle dans les contrées indiennes et sincèrement, je la trouve encore plus ravagée qu'à l'époque. Je ne sais pas si cela résulte de toute la drogue ingérée pendant des années ou de son lavage de cerveau façon secte, mais un boulon a grillé là-haut et plus elle parle, plus je le réalise.

Gabriella n'a toujours pas prononcé un seul mot depuis mon arrivée et je ne comprends même pas comment Agatha n'a pas pu s'en rendre compte.

Preuve supplémentaire qu'elle est complètement à la masse.

LA MEUTEOù les histoires vivent. Découvrez maintenant