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NATE

Mars 2023, New-York

Je suis en vie.

Tuméfié, le corps brisé en mille morceaux, mais vivant.

Un bref coup d'œil à mon poignet menotté à mon lit d'hôpital me rappelle rapidement ma condition.

Je suis en vie, mais à quel prix ?

Des infirmières s'affairent autour de moi, vérifiant mes constantes, jaugeant mon pouls. Mon visage me tire et mon corps me lance, et il me faut quelques instants pour m'habituer à la lumière de ma chambre d'hôpital.

— Monsieur, pouvez-vous m'indiquer votre nom et prénom ?

— Nathanaël Delfino, j'articule difficilement.

Le médecin a l'air satisfait. Il soulève l'une de mes paupières et braque sa lampe torche sur mes pupilles, me brûlant presque la rétine. Il note ma réaction sur une feuille, puis entreprend la même action avec l'autre œil avant de reproduire son geste.

Plus tard dans la journée, deux coups retentissent à ma porte. Je suis surpris de découvrir Giovanni, toujours impeccable dans son costume sur mesure et ses chaussures vernies. Il pénètre dans ma chambre comme si le sol lui était destiné, créé pour lui, étouffant la pièce de son aura terrifiante.

— Nathanaël, me salue-t-il.

— Que fais-tu ici ? Tu n'as pas peur que quelqu'un fasse le rapprochement entre toi et moi ? Entre ta présence ici et tes activités ? je le questionne, un air circonspect sur mon visage.

Il ricane, puis s'assoit sur la chaise à côté de mon lit. Il époussette une poussière qui se trouve sur la manche de son costume, avant de reporter son regard sur moi.

— Je suis ici en tant que beau-père. Tout le monde sait que tu sors avec ma fille, alors ma présence n'a rien de suspect, se défend-il. Comment ça va ?

— Comment j'ai l'air d'aller ?

Mon ironie n'est pas au goût d'Il Luppo qui me lance un regard menaçant. Cet homme a la capacité de glacer le sang de quiconque en un regard.

— Je suis pieds et poings liés pour l'instant, finit par dire Il Luppo. L'étau se resserre et la surveillance autour des Louveteaux s'est intensifiée depuis ton incarcération. La semaine dernière, sous la pression, Alicia a balancé une grosse info. On a géré ça en interne, mais ton passage à tabac fait parler. On dit que La Meute a perdu de sa superbe et que l'Épine gagne du terrain. Et tu comprends bien qu'il faut que je m'occupe d'abord de ce qu'il se passe à l'extérieur, avant de gérer ce qu'il se passe en prison.

Je déglutis avec peine, constatant que les liens affectifs tissés avec cet homme ne valent rien en comparaison de ses affaires qui sont pour lui ce qu'il a de plus cher. Même Gabriella ne semble pas compter autant, même elle ne réussirait pas à calmer les pulsions de son paternel complètement aveuglé par le pouvoir.

— Je pensais que j'étais comme ton fils. Et tu me laisses pourrir en prison.

Mon ton plein de reproches fait grimacer le Loup de New-York, avant qu'un rictus déplaisant prenne possession de son visage. Je ne reconnais pas l'homme paternel qui a pris soin de moi pendant des années, j'ai l'impression de découvrir une autre facette de Giovanni, beaucoup moins protectrice et assoiffée de sang.

Peut-être est-ce la morphine qui coule dans mes veines pour calmer mes douleurs ou peut-être est-ce le moment de lui dire ce que j'ai sur le cœur, toujours est-il que ma voix est cassante lorsque les mots franchissent la barrière de mes lèvres tuméfiées.

— Tu m'as toujours utilisé, je murmure, amer. Nate, ton fidèle et dévoué Nate, ton bras droit, ton fiston, mais en réalité, simplement ton sbire, ton homme à tout faire, ton jouet. Tu m'as promis monts et merveilles, fait miroiter des tonnes de choses et m'a fait croire que je valais la peine d'être aimé par un père, simplement pour que je te donne ce que tu voulais. Pour que j'exécute chacune de tes demandes au doigt et à l'œil, sans même réfléchir. Et j'ai fini par croire que cette situation était normale. Que tu m'aimais, pas de manière conventionnelle, mais à ta façon. J'y ai cru dur comme fer, parce que j'avais besoin d'un père. Quel con...

Je secoue la tête, blessé par mon raisonnement qui pourtant ne m'a jamais paru aussi évident. Le rire de plus en plus fort d'Il Luppo me coupe dans ma réflexion. Ce son glaçant fige chacun de mes muscles, jusqu'à ce que ses paroles m'assènent le coup fatal.

— Nate, Nate, Nate... Tu te rappelles cette fois où je t'ai trouvé à chialer comme un gosse sur la tombe de ton père ? Je t'ai dit que ce connard de Nicolò était un ami à moi. Que j'étais là pour prendre soin de son fiston. J'ai menti. Nicolò me devait de la tune, je lui avais fait crédit pour toute la came qu'il se fourrait dans le nez. Il s'est fait buter parce qu'il a essayé de m'entuber. Je l'ai buté de mes propres mains, puis balancé dans une poubelle. Il était tellement camé, personne n'aurait pu se douter que c'était un assassinat, tout le monde pensait que c'était une bagarre de bar qui avait mal tourné. Mais il me devait toujours du fric. Alors pour payer ses dettes, je me suis servi de toi. Pour essuyer les dettes de ton père, tu es devenu ma pute.

Je tressaute aux mots de Giovanni qui sont aussi acérés qu'un couteau aiguisé. Il se lève, et alors que je suis allongé dans mon lit, je me sens soudain tout petit à côté de cet homme imposant. Le Loup s'approche de moi, un air menaçant sur le visage.

— Je compte sur toi pour continuer de garder tes lèvres scellées. Ce serait con de finir ses jours en prison, tabassé par des gars de sa propre équipe.

Sur ces mots, il quitte ma chambre, emportant avec lui toute la chaleur que dégageait le chauffage. Je suis sous le choc, atterré par ces révélations qui remettent en question presque toute mon existence.

Toute ma vie n'est qu'un mensonge, et ce constat me procure diverses sensations qui me rongent de l'intérieur.

Et c'est comme une révélation, une évidence, la lumière s'éclaire et je sais tout à coup que je dois dénoncer Il Luppo. Que l'histoire doit finir ainsi.

Peu importe que je sois derrière les barreaux, peu importe que j'en crève.

Giovanni Solenza doit payer pour le mal qu'il a fait, il doit lui aussi purger sa peine en prison et cesser d'empoisonner New-York et ses environs.

Je n'ai plus peur.

Ni de lui, ni de moi.

Ni d'être seul.

J'ai Gabriella.

Je ne suis plus seul.

LA MEUTEOù les histoires vivent. Découvrez maintenant