Chapitre 1

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Lorsque j'ouvre les yeux, mon réveil annonce 6h30 du matin. Je sais que je ne parviendrai pas à me rendormir, même s'il me reste encore une bonne demi-heure avant que l'alarme ne sonne. Mon corps est réveillé. Ma tête tourne déjà à plein régime. J'allume le plus discrètement possible ma lampe de chevet, juste assez pour ne pas réveiller tout l'appartement, puis j'enfile une paire de chaussettes posée là, au bord du lit, et je descends dans le salon à pas de loup.

Même à cette heure, la ville gronde doucement cinq étages en-dessous. Paris est déjà bien réveillée, comme si elle ne dormait jamais vraiment. Ce fond sonore constant, cette rumeur de vie, me rassure. J'aurais du mal à m'endormir dans un silence absolu, dans un village où le seul bruit vient du vent ou des cloches de l'église. Ici, tout est proche : le lycée, mes potes, les commerces, le métro. Dix minutes de marche suffisent pour rejoindre les grilles du bahut, et tous mes amis habitent dans la même rue. On pourrait presque se parler par la fenêtre. Mais ce qui me manquerait le plus si je devais quitter Paris, ce ne serait pas cette commodité, ni même l'agitation. Ce seraient les toits.

J'adore grimper sur les toits. M'y asseoir, écouter, observer, sentir le vent dans mes cheveux, regarder le monde s'agiter sous mes pieds. Parfois, je marche, je cours même, en équilibre entre deux immeubles, juste pour ressentir cette liberté brute, cette impression que rien ne peut m'atteindre. Là-haut, je suis seul, mais jamais isolé.

Je me pose à la fenêtre de la cuisine, les coudes posés sur le rebord froid. Un crissement de pneus sur le béton attire mon attention. Une imposante voiture noire déboule au coin de la rue, manquant d'embarquer un panneau. Sur le trottoir, une vieille dame lève les bras et lui hurle dessus à s'en faire exploser les cordes vocales. Pas besoin de chercher plus loin : c'est Madame Rantieu. Elle est déjà là, fidèle au poste.

Madame Rantieu, c'est un peu la mascotte du quartier, mais version film d'horreur. Elle n'a plus toutes ses dents, et plus toute sa tête non plus. Il m'est déjà arrivé de la croiser sur le pas de sa porte, au premier étage, complètement immobile, les yeux fixés sur un point invisible. Elle reste là, des fois des heures entières, à contempler je ne sais quoi. Et dès que je passe devant cette "chose" invisible, elle me crie dessus, en me hurlant que je lui gâche le spectacle. La première fois, j'en ai pleuré. Ensuite, j'en ai ri. Et maintenant ? Maintenant, ça me fait juste hausser les épaules. J'essaie d'éviter le conflit, surtout avec elle. Une fois, j'ai voulu lui répondre, faire le malin. J'ai appris ce jour-là que certaines batailles ne valent même pas d'être commencées.

Je me lave rapidement les mains, plus par habitude que par nécessité, histoire de dire « c'est fait ». J'installe le petit-déj', attrape quelques tartines que je tartine à peine, et je mange sans vraiment y penser, juste pour calmer mon estomac qui commence à râler.

Je tourne la tête lorsque le bruit grinçant de  l'escalier retenti. Emma descend, les yeux à moitié collés, son téléphone déjà en main. Elle pianote dessus comme si c'était une extension de son bras. Je la regarde passer sans dire un mot. Elle a deux ans de plus que moi et passe le bac cette année, mais franchement, on dirait que ça ne la stresse pas du tout. Emma et moi avons les mêmes cheveux bruns, raides. Les miens sont courts, les siens lui tombent jusqu'au milieu du dos, même s'ils sont presque toujours attachés dans une coiffure parfaite. Elle me jette un regard à moitié éveillé.

— Bonjour non ? dis-je, un sourire au coin des lèvres.

— Attends j'ai chaud, grogne-t-elle en passant.

— Tu peux dire bonjour même si t'as chaud ! Je suis pas sûr que tu transpires de la langue...

— Tu m'énerves Sohan ! Je viens de me lever sérieux ! Commence pas à faire le petit frère relou !

Ah la la, toujours aussi aimable, cette fille. Pour ne pas rester sur cette belle interaction fraternelle, je relance :

— T'as révisé les maths ?

— Oh ta gueule ! Pas dès le matin !

Me voilà satisfait. Je souris, content de ma petite victoire, et je file m'habiller dans ma chambre.

Quand je redescends, Emma est installée dans le canapé, la télé allumée et un bol de céréales dans les mains. Je m'assois à côté d'elle.

— Tu regardes quoi ?

— Mickey, ça se voit pas ?

Je serre les dents. Allez, on va jouer.

— Ah ouais, pardon, c'est qui ce personnage, je le connais pas.

— Chut. C'est important ce qu'il se passe.

— Il se passe quoi ?

— So', t'es relou.

Je ris et me laisse prendre au jeu. Elle m'explique qu'un certain Bryan a quitté Constance, que Nathalie — la sœur de Constance — le drague, et que Juliette va tout balancer. Bref, c'est la fin du monde dans leur dessin animé, jusqu'à ce que... PUB.

— OH NON, crie Emma, frustrée.

— Chut, les parents dorment. Papa est malade, évite de hurler.

— Non mais les pubs ça me rend folle ! Toujours pour le fric.

Je prends la télécommande et commence à zapper les chaînes, tout en gardant un œil sur celle de ma sœur pour ne pas louper la reprise. À un moment, je tombe sur un documentaire : une énorme araignée poilue occupe tout l'écran. Emma pousse un petit cri paniqué et quitte le canapé en vitesse, manquant de recracher ses céréales sur le tapis.

Sur la chaîne suivante, ce sont les infos. Je passe. Je m'en fou, des infos. Rien de ce qu'ils racontent ne changera ma journée, de toute façon.

Puisque rien ne me branche, je remets la chaîne de ma sœur et décide de rejoindre mon endroit préféré : les toits.

Une petite plateforme située au sommet de l'immeuble sert de terrasse. J'y grimpe avec agilité et je m'y installe. Là, le calme revient. Devant moi, la ville s'étale comme un tableau vivant. La colonne de Juillet, au centre de la Bastille, surgit au-dessus des toits. En bas, la rue s'anime. Des gens partent au travail, certains à vélo, d'autres à pied, quelques-uns en voiture. Plus loin, j'aperçois les statues de la Place de la Nation.

À ce moment précis, tout est parfait. Je suis là, dans mon monde, hors du temps. Personne pour me dire quoi faire, aucune pression, aucun bruit parasite dans ma tête. J'aimerais rester là pour toujours. Suspendu à cet instant. À cette impression de légèreté absolue. Juste moi et la ville.

Je jette un œil à ma montre. Déjà 7h30. Je prends une grande inspiration, grave dans ma mémoire l'image de la rue encore fraîche, et me lève. Il est temps d'y aller. J'ai rendez-vous avec des potes au city stade, devant le lycée. Je quitte la maison à contrecœur, avec cette petite pointe de regret de devoir laisser mon toit. Emma, elle, commence plus tard. La chanceuse.

Je descends les escaliers, sac sur l'épaule, prêt à affronter une nouvelle journée de cours... sans me douter une seconde de ce qui m'attend.

Le lenseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant