L'entrée de la ville est juste devant nous. Nous devons passer par une grande porte à travers laquelle des gardes régulent le flux de personnes entrantes. Cette porte est en réalité une arche entourée de lianes et de racines, ce qui lui donne un air mystique. Une grande foule s'amasse à l'entrée pour pouvoir accéder à l'intérieur de la ville.
Les gens se bousculent. Une chaleur lourde pèse sur nos épaules, accentuée par les corps agglutinés les uns contre les autres. L'air sent un mélange d'humidité végétale et de sueur, avec parfois des effluves épicées provenant de petits vendeurs ambulants, que l'on aperçoit derrière la foule. Un enfant pleure, coincé entre deux femmes qui crient à un homme qu'il tente de resquiller. Plus loin, un vieux marchand tire un chariot grinçant rempli de cages dans lesquelles s'agitent des créatures multicolores, mi-insectes mi-oiseaux. Un musicien joue un instrument que je ne connais pas — une sorte de harpe basse — et chante dans une langue que je ne comprends pas. C'est chaotique, vivant, vibrant. Et surtout oppressant.
Une bagarre a éclaté il y a moins de dix minutes. Les gardes étaient alors intervenus et avaient immobilisé les combattants avant de les humilier en public en les obligeant à faire des tâches ridicules, comme ramasser des déchets à quatre pattes ou chanter des comptines pour enfants. Jeanne avait soufflé et traité les membres de la Fresse de barbares.
Axel ne parle plus, je perçois son stress dans ses yeux. La lueur d'excitation qui les animait a laissé la place à celle de la peur. Il a les lèvres serrées, les épaules tendues comme s'il se préparait à courir à tout moment. J'essaie de le rassurer avec des sourires et des regards encourageants, mais cela n'a aucun effet, car je suis en réalité dans le même état que lui. Mon cœur bat trop vite, ma paume est moite autour du faux document que je serre dans ma main. J'ai simplement appris à cacher mes émotions pour ne pas me faire remarquer, ce qui est, je le pense, le seul avantage de mon passage en Fresse.
Notre tour pour passer arrive bientôt. L'attente me semble interminable. Les sons me paraissent plus forts, amplifiés par la tension : les cris, les sabots d'une monture qui martèlent la pierre, le froissement de tissus, la voix forte d'un garde. Tout semble me heurter.
Jeanne, elle, est impassible, et semble sûre d'elle. Au moins, une de nous trois sait où elle va. Elle m'a raconté un souvenir d'il y a longtemps. Avant d'être combattante, elle a été au poste de stratège, chargé d'organiser les troupes. Lors d'une mission en Fresse, les tensions s'étaient un peu atténuées, et elle y était restée plus de deux ans. Elle connaît donc cette ville, qui est la principale de tout le territoire, par cœur.
Une femme avec des yeux étranges — brillants, comme gorgés de lumière liquide — nous appelle et nous demande nos papiers. Encore ? De la manière la plus naturelle possible, je les lui donne. Elle les prend sans un mot, les regarde, vérifie que la photo concorde, puis nous laisse passer. À peine a-t-elle hoché la tête que je lâche un soupir de soulagement, ce qui fait sourire Jeanne :
— Je t'imaginais bien plus détendu !
Je n'ai même pas la force de répondre. Ma nuque est raide, mes jambes flageolantes. Et pourtant, nous entrons.
Nous déambulons dans les rues pavées, entourées de petites maisons de toutes couleurs, de tailles et de formes différentes. Je trouve ça très charmant, presque enfantin dans certaines architectures biscornues. Les murs sont couverts de mousses et de fresques florales, et des plantes grimpantes forment des ponts entre les toits. Des soldats sont visibles dans les axes principaux, immobiles ou en patrouille, toujours par groupes de trois. La population de la Fresse est différente de celle du Parmien : ici, les gens marchent — ou volent — lentement. On dirait qu'ils flottent dans une bulle. Et je pourrais presque dire que je préfère cette ambiance-là, si je ne savais pas ce que certains faisaient subir à des humains sur ce même territoire.
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Le lense
ParanormalDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
