Ce qui se tient devant moi n'a plus rien d'humain. La lueur vacillante d'une torche dévoile un visage balafré de part en part, une entaille profonde qui semble encore vivante, palpitante, comme si elle gardait en elle la douleur des cent coups reçus. Là où devrait se trouver un bras, s'agite à la place une sorte de fouet organique, vibrant, grondant à chaque mouvement. Le bruit qu'il émet, à mi-chemin entre le claquement d'un cuir tendu et un cri d'animal blessé, me glace les os.
L'homme — si je peux encore l'appeler de cette manière — ouvre la porte de barreaux qui nous sépare de lui, cette barrière fragile entre notre peur et son pouvoir. Il pénètre lentement dans la pièce, chacun de ses pas résonne comme un compte à rebours. Il nous scrute un à un, ses yeux vides d'expression mais chargés de menace. Puis, brusquement, il attrape trois hommes. Le plus jeune tente de se débattre, mais son geste est puni immédiatement : le fouet s'enroule autour de son torse, le claque violemment au sol. Son hurlement transperce l'air. Je sens mon cœur s'accélérer, ma gorge se nouer, et pour la première fois depuis mon arrivée ici, ce n'est pas de l'incompréhension que je ressens... c'est une peur brute, animale.
Lucas ne m'avait pas menti. Nous sommes ici comme des animaux, enfermés, observés, sélectionnés. Une expérience grandeur nature où l'humanité se dissout dans l'instinct de survie.
Lorsque le monstre disparaît, traînant derrière lui les trois prisonniers, un silence de mort retombe sur la pièce. Les regards se croisent, apeurés, vidés. Je rejoins Lucas, qui parle à un homme au visage épuisé.
— C'est Tao, me dit-il. Je lui ai demandé où les emmenaient ces types. Il n'en sait rien. Il dit qu'ils ne reviennent jamais.
Tao me lance un regard las, mais il s'interpose aussitôt lorsqu'un autre détenu famélique s'approche de nous d'un peu trop près. Il n'hésite pas à le repousser violemment, comme pour nous protéger. Il a peut-être décidé de nous prendre sous son aile, ou peut-être veut-il juste éviter de voir d'autres se faire broyer aussi vite.
Sans un mot, Tao se dirige vers l'abreuvoir et revient avec deux petits verres d'eau. Il nous les tend.
— C'est tout ce qu'on a pour une semaine, dit-il en anglais. Une semaine...
Son regard fixe le sol. Sa voix est rauque, sèche, comme s'il ne parlait plus que par nécessité. Je tente de comprendre ce qu'on nous veut, ce qu'ils comptent faire de nous, mais Tao n'a pas de réponses. Juste des faits. Il est là depuis longtemps. D'autres sont arrivés après lui... et sont repartis avant. Ce simple détail me glace.
Je m'éloigne un peu, cherche un endroit pour m'asseoir, mais chaque coin est aussi inconfortable que l'autre. Le plafond trop bas m'oblige à rester courbé. Mon dos me lance. Tao me conseille alors de faire un tas de graviers pour le dos et d'y poser un t-shirt. Je m'exécute. C'est mieux, sans être bien. Les vêtements blancs que nous portons tous donnent à la pièce l'allure d'un asile étrange ou d'une prison futuriste. Pieds nus, les graviers me piquent, mais ce n'est même plus une priorité.
Peu à peu, tout le monde s'installe. Certains dorment déjà. Je ferme les yeux à mon tour. Le sommeil vient vite, rude.
Quand je les rouvre, la pièce est baignée d'une lumière naturelle. Une lumière pâle, sans chaleur, qui entre par la fenêtre au plafond. Je découvre enfin vraiment la taille de l'endroit. Une vingtaine, peut-être vingt-cinq personnes sont entassées ici. Où sont les filles ? Je pense à Justine. Elle saura se débrouiller. Elle a ce regard, cette maturité précoce. Elle saura survivre.
Tao dort encore, allongé près du mur. Lucas s'étire. Maintenant que je vois mieux Tao, je remarque sa peau métisse, ses pommettes saillantes, et ses joues creusées par la faim. Sa manche arrachée témoigne du temps passé ici.
Je m'avance vers l'abreuvoir, mais m'arrête en sentant les regards pesants des autres détenus. Tous m'observent, soupçonneux, méfiants. Je rebrousse chemin. Pas encore. Un garde entre. Il pose des assiettes au sol. Une par personne... en théorie. Car tout explose. Les corps se précipitent, s'entrechoquent, se griffent, se battent. Une scène de chaos. Chacun veut sa part. La faim a remplacé toute forme de solidarité. Un vieil homme est violemment frappé par un jeune garçon, son sang éclabousse les cailloux. Il s'éloigne en rampant.
Lorsque l'agitation se calme, je me faufile entre les survivants de la mêlée et récupère deux assiettes. J'en tends une à Lucas, qui me remercie d'un signe de tête. Tao, lui, se relève à peine. Mais il n'a pas besoin d'aide : dans sa manche cachée dans les graviers, un morceau de pain. Il l'avale avec lenteur, avec sagesse.
Je mange aussi. Du pain, dur. Et un fruit bleu à l'amertume insupportable. Je finis en cinq minutes et retourne m'adosser au mur. L'abreuvoir a baissé. Certains doivent se lever la nuit pour en profiter. Ici, chacun pour soi. La survie a remplacé les lois.
Soudain, une porte s'ouvre. Deux silhouettes s'approchent. L'un lève la main : un mur invisible se matérialise, nous bloquant contre le fond. L'autre déchaîne un vent violent qui nous pousse, nous soulève presque. L'homme blessé hurle, sa jambe pliée dans un angle improbable. Un troisième garde arrive et le frappe. Je détourne les yeux.
Nous sommes traînés à l'extérieur, poussés comme du bétail contre un mur invisible. La lumière extérieure nous aveugle un instant. Là, un énorme cratère. Les autres prennent une pioche. Je fais de même. Nous devons creuser.
Mes bras brûlent. Mes jambes tremblent à chaque aller-retour. Remonter les vingt mètres de pente abrupte pour changer d'outil est une torture. L'air est lourd. L'espoir, absent.
Un cri retentit. Un détenu s'effondre. C'est celui qui nous avait agressés. Il convulse, secoué de spasmes. Sa bouche s'ouvre, mais aucun son ne sort. Un cercle se dessine autour de lui, dans la terre. Et puis... plus rien. Il ne bouge plus. Un garde le soulève, l'emporte. Les autres continuent de creuser.
Je m'écarte, épuisé. Une douleur traverse mon bras. Une fléchette. Je grogne, me remets au travail.
C'est alors que je la vois. Justine. Elle creuse. Lentement, mais elle est là. Je m'approche, mon cœur se serre.
— Salut... ça va ?
— Non. J'ai rien mangé. Je comprends rien à ce qu'ils disent. Je fais juste comme les autres...
— Moi non plus... mais t'es là. C'est l'essentiel.
Elle ne répond pas, mais son regard dit tout. Elle est à bout. Comme moi. Comme nous tous. On creuse en silence, lents, usés. Les larmes ne viennent plus, le corps garde le peu d'eau qu'il peut.
Je repère Tao près de moi. Il avance au ralenti. Je lui demande ce que signifient ces cercles de terre.
— Aucune idée, dit-il d'une voix lasse. À chaque fois qu'un détenu fait une crise comme celle-là, le cercle apparaît. Ensuite, ils l'emmènent. Comme les trois d'hier.
— Et le type d'hier... celui avec le fouet ? C'est qui ?
— Le Chef. Il commande tout ici. Même les gardes ont peur de lui. Une fois, il s'est battu contre un mec du pays voisin. Il l'a réduit en bouillie.
Un frisson me parcourt. Ce monde est pire que tout ce que j'aurais pu imaginer. Une dystopie vivante. Une prison sans murs, mais aux règles mortelles.
Ma pioche se casse. Encore. Je regarde le cratère que j'ai à remonter. Mes jambes tremblent déjà. Et pourtant... il faut y retourner.
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Le lense
ParanormalDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
