La faim me tiraille le ventre comme une bête affamée que je n'arrive plus à faire taire. J'essaie de ruser avec elle, de la duper, de lui promettre un réconfort qui n'arrive jamais. Je croque la moitié d'un bout de pain sec, à peine plus grand que deux doigts. L'autre moitié, je la garde pour ce soir. Si je résiste jusque-là.
Cela fait maintenant un mois que je suis ici. Un mois que je fais un trait sur le mur en gravier, chaque soir, comme pour m'assurer que je n'ai pas cessé d'exister. Un mois dans ce cauchemar où les journées se répètent, monotones et cruelles. Chaque jour, les mêmes gestes : creuser, survivre, dormir les yeux entrouverts, et recommencer. Les repas sont rares, l'eau rationnée à l'extrême, les coups fréquents. La vie dans cette cage est une descente lente vers l'animalité.
Hier, une troupe a attaqué la prison. Un chaos inattendu. Des soldats, rapides, entraînés, surgis de nulle part. En un instant, ils ont neutralisé trois gardes, comme si leur force surpassait celle des hommes ordinaires. Ils n'ont pas parlé longtemps, mais leur anglais était clair, universel : « Vous ne méritez pas de vivre dans ces conditions. » Puis ils ont emmené une vingtaine de détenus. Dix filles, dix garçons. Parmi eux, Justine.
La plus jeune du groupe. L'une des seules qui arrivait encore à sourire de temps à autre. Elle a disparu, comme les autres. Certains pensent qu'ils ont été libérés. D'autres murmurent qu'ils seront utilisés ailleurs, pour un autre rôle, un autre enfer. Moi, je ne sais plus quoi croire.
Nous ne sommes plus que quinze maintenant, et même si cela signifie un peu plus de place, cela n'a rien changé au quotidien. Les gardes, furieux, ont réduit les rations. Moins de pain. Moins d'eau. Moins de tout. Leur vengeance est froide, systématique. Notre souffrance, calculée.
Mon corps a changé. Je le vois, je le sens. Mes bras sont plus secs, mes muscles plus apparents, taillés par la pioche et la sueur. Mais je suis aussi plus faible. Ma peau colle à mes os. Mes forces s'épuisent. Je tiens, mais je sens que mon fil se fragilise.
Tao et Lucas sont toujours là. Leur présence m'ancre. On a appris à survivre à trois, à s'observer, à se comprendre sans parler. Il y a des amitiés qu'on met des années à construire dans la vie normale. Ici, une semaine suffit. La peur, l'épuisement, la rage... elles tissent les liens plus vite que les mots.
Nous avons une planque. Une cavité entre deux rochers, dissimulée sous un tas de graviers. Dedans, on cache ce qu'on peut : morceaux de pain, fruits bleus, parfois de l'eau. Quand l'un de nous flanche, on pioche dedans. Ce petit trésor nous a déjà sauvés plus d'une fois.
Hier, un garde m'a frappé sans raison. J'étais appuyé contre le mur, les yeux mi-clos. Il m'a attrapé par l'épaule, m'a projeté en bas de la fosse. Mes genoux ont heurté les pierres. J'ai hurlé intérieurement, mais je n'ai pas réagi. Il m'a ensuite jeté ma pioche depuis là-haut. Elle s'est plantée dans le sol, à dix centimètres de mon pied. Dix centimètres de plus, et je serais estropié. Et ici, les blessés ne sont pas soignés. Ils sont éliminés. À coups de bottes. De bâtons. De bâillons.
Le climat ici est lourd. Un enfer moite et brûlant. Dans la cage, l'air devient irrespirable. Heureusement, une fuite d'eau suinte le long d'un tuyau rouillé. L'eau n'est pas potable, mais je la laisse couler sur ma nuque, sur mon torse. Quelques secondes de soulagement.
Ce matin, c'est pause. Nous reprendrons cet après-midi. Lucas est allongé au sol, les yeux mi-clos, en train de surveiller la planque. Ses regards rapides vers Tao me prouvent qu'il reste alerte. Tao s'approche. Son regard est sombre.
— Cette nuit... j'ai vu Le Chef, dit-il à voix basse.
Je fronce les sourcils. Rien que ce nom suffit à crisper ma mâchoire.
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Le lense
ParanormalneDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
