Chapitre 4

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Une semaine s'est écoulée depuis l'apparition de la colonne lumineuse verte. Depuis, tout semble suspendu, comme si le monde retenait son souffle. Ce matin-là, j'ai dû user de toute ma persuasion pour convaincre ma mère de me laisser sortir avec Jonas. Le réseau téléphonique est revenu, mais le site du lycée reste désespérément muet, figé dans le temps, sans une ligne d'info récente. En soi, pas très étonnant... on dirait qu'il est en grève permanente, ce site.

— Tu m'envoies un message dès que tu as des nouvelles, et si jamais tu sens que ça tourne mal, tu m'appelles. Tu comprends ?

— Oui, oui, t'inquiète pas,, je veux juste voir comment va le lycée, rien d'autre...

Elle soupire, visiblement pas convaincue, mais finit par céder.

En bas, Jonas m'attend, appuyé contre un poteau avec son air blasé et son casque autour du cou.

— Alors ? On est en cavale ?

— C'est bon, feu vert. Mais si ma mère appelle, on est censés « faire une simple reconnaissance du périmètre ».

— Ça sonne très agent secret, j'aime bien.

Il est 9h. On n'a aucune idée de ce qu'on va trouver en arrivant près du lycée. On sait juste qu'il n'y a pas eu d'autres incidents depuis la semaine dernière. On longe les rues encore étrangement calmes. Quelques cafés sont fermés, d'autres semblent hésiter à rouvrir. Un rideau métallique se lève timidement quelque part, comme si Paris sortait à peine de sa torpeur.

On passe devant une petite presse de quartier, et comme on s'y attendait, la une des journaux est apocalyptique :

Lueur verte : phénomène inexpliqué dans le ciel parisien – Sorcellerie ou canular géant ?

Une lumière verte frappe un hôpital sans dégâts – « Personne n'a rien senti », assure une infirmière.

Je fronce les sourcils. Je sors mon téléphone et montre à Jonas une vidéo amateur que j'ai retrouvée sur un forum. On y voit clairement la lumière verte s'écraser sur l'hôpital, très visible, presque irréelle... et une autre, plus floue, en arrière-plan.

— Regarde ça.

— Mais c'est fou... T'as vu ça en vrai, toi ?

— Ouais, du toit. Mais justement, c'est étrange... sur place, celle du lycée était super visible, et l'autre, celle de l'hôpital, à peine perceptible. Là, c'est l'inverse.

— Comme un arc-en-ciel ? Tu sais, ça change selon l'angle...

— Ouais. Et si y'en avait d'autres qu'on n'a même pas vus ?

Il hoche la tête, pensif. Il entre acheter un journal pendant que je reste planté là, songeur. En ressortant, il me montre la une : une autre colonne aurait touché le Grand Palais.

— T'avais raison. Ils disent que là-bas, personne n'a rien vu sur les deux autres sites.

— C'est flippant... Les trucs se produisent, mais tout le monde ne voit pas la même chose. Ou ne voit rien du tout. Et les autorités ? Rien. Aucune mesure.

Il me tape gentiment l'épaule pour me sortir de mes pensées, et on continue d'avancer. Les rues sont calmes, mais on croise quand même quelques visages connus : une bande d'élèves, une prof de philo qui nous jette un regard méfiant par-dessus son masque, comme si on allait lui lancer une colonne verte à la figure.

— EH ! s'écrie Jonas soudainement.

Je lève les yeux. Mila arrive en courant, ses cheveux flottant derrière elle comme un drapeau de panique.

— Les gars ! Les gars !

— Tu vas bien ?

— Ouais, ouais, juste... j'ai vu un truc hyper chelou au-dessus de l'hôpital. Une espèce de lumière étrange, genre... bizarre mais pas violente. C'est ça le pire : j'ai rien senti. Et pourtant, j'étais en-dessous !

Elle s'arrête pour reprendre son souffle, les yeux brillants d'une excitation un peu anxieuse. Puis elle ajoute :

— Au fait, le lycée va rouvrir demain. J'ai vu un message sur le panneau d'affichage en passant. Ils demandent qu'on montre nos carnets ou une carte, pour des raisons de sécurité.

— Sérieux ? soupire Jonas. Comme si un truc qui balance des lasers cosmiques pouvait pas fabriquer un faux carnet...

— C'est ce que je dis ! Si c'est de la magie, on va pas les arrêter avec une carte de cantine, non ?

On rigole tous les trois, même si au fond, on n'est pas vraiment rassurés. Le ton est léger, mais l'angoisse est toujours là, sous-jacente. Puis, pour bien nous faire comprendre le message, Jonas lance:

-En attendant si des magiciens ou un truc comme ça débarque, on est vraiment dans la merde.

Je préviens ma mère que je passe la journée avec Jonas et Mila, et on décide d'aller se poser au parc à côté du canal. Jonas achète une bouteille d'eau et un petit pain.

— T'as faim ? demande Mila.

— Non, c'est pour les pigeons. Et l'eau... au cas où ils s'étranglent en se battant pour une miette.

— Du pain mouillé, sérieusement ? Tu veux les tuer ?

— T'es con, Jojo ! éclate Mila, hilare.

J'aurai pas dit comme ça mais le message est le même. Je propose d'appeler les autres. Thomas est dispo dans une heure. Jules ramène un ballon. Gabin, lui, est coincé : ses parents refusent de le laisser sortir. Mila parle de « faire pression », mais on la connaît : même son chat lui obéit à peine.

Jules finit par arriver, fidèle à lui-même : casquette à l'envers, jean qui tombe un peu trop, ballon en main. Il commence immédiatement à dribbler autour de Jonas, juste pour l'agacer. Ce dernier, stoïque, lui adresse un grand sourire et shoote dans le ballon sans prévenir.

— Jonas ! Pas avec le pied, sacrilège ! s'indigne Jules.

Jonas hausse les épaules et retourne donner des miettes aux pigeons.

Le bruit du ballon qui rebondit sur le bitume reprend. Je me joins à Jules pour un petit un contre un. Je cours, je dribble, je feinte... puis, d'un coup, tout tourne. Mes jambes vacillent. Je m'appuie contre un arbre. Et là, sans prévenir, je vomis.

Mila se précipite et me tend un mouchoir, l'air inquiet. Mais au lieu du goût désagréable que j'attendais, une fraîcheur étrange m'envahit le nez et la bouche. Une odeur inattendue... de menthe.

Je lève les yeux vers mes amis. Ils me regardent, surpris, sans rien dire. Moi-même, je ne comprends pas. Pas la moindre nausée, pas de sueur froide, juste... cette menthe.

Le lenseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant