Une odeur piquante envahit soudain mes narines, me tirant du sommeil. Je cligne des yeux, surpris par ce parfum étrange. Devant moi, une petite boule bleue flotte, diffusant son arôme dans l'air. Aussitôt, tous les souvenirs me reviennent en un éclair. Mais l'interrogation de la cause de ce sommeil forcé continue de m'obséder. Je regarde autour de moi. À ma gauche, Justine s'étire, semblant parfaitement à l'aise. Le paysage a radicalement changé. La ville, cachée dans une végétation luxuriante, a laissé place à d'immenses étendues d'herbe à perte de vue. La route, désormais en terre battue, ralentit notre progression.
Mes yeux se posent sur un petit tiroir devant moi. La curiosité me pousse à l'ouvrir. À l'intérieur, je trouve une carte avec un point qui bouge : nous. Plus loin, un point bleu marque l'emplacement de la ville, intitulée « start », et un autre point rouge indique notre destination. L'écart entre ces deux points me laisse penser que nous avons parcouru un long chemin. Je remarque que Justine tient déjà cette carte sur ses genoux. Elle la fixe avec une attention presque obsessive.
La nuit est tombée, mais je me sens parfaitement reposé. Mes pensées se tournent vers mes parents, qui ne se doutent de rien, et leur vie qui continue sans moi. Puis, des souvenirs de Jules, Jonas et des autres me traversent l'esprit. Je les imagine en train de galérer sur leurs évaluations, et ça me fait sourire.
Justine brise le silence :
— Tu ne t'es pas réveillé avant, mais ça fait plus de trois jours qu'on roule.
— Comment ça ?
— J'ai été réveillée par une secousse brutale qui a brisé les boules bleues. Elles m'ont injecté leur odeur directement dans la bouche ! Ça fait trois jours que je suis seule pendant que tout le monde dort. Tu aurais dû voir cette forêt par laquelle on est passé... C'était immense, les arbres étaient dix fois plus hauts que ceux de l'Amazonie, et crois-moi, je sais de quoi je parle, j'y ai vécu deux ans.
Malgré son jeune âge, cette fille dégage une maturité impressionnante. Elle ne semble pas stressée et semble même parfaitement calme et détendue.
— J'ai aussi observé le chauffeur, reprend-elle. Dès qu'il arrivait, je fermais les yeux pour faire semblant de dormir, comme tout le monde autour de moi. On a eu une panne, et figure-toi que les sortes de rails qui font avancer le véhicule sont sorties des bras du chauffeur ! C'était impressionnant, et un peu dégoûtant...
— Tu sais pourquoi on est là ?
— Pas du tout... On m'a interceptée au coin d'une rue sans me demander mon avis et sans me laisser le choix... Là, j'attends. Plus vite je termine le protocole, plus vite je retourne sur Terre... répond-elle.
— Pareil...
On continue notre trajet en silence. À côté de nous, des Espagnols discutent calmement. C'est étrange, on devrait être terrifiés par tout ce qui nous arrive : ce kidnapping, ce monde inconnu... mais bizarrement, personne ne semble s'en soucier, moi y compris. Le chauffeur jette un coup d'œil dans le rétroviseur. J'ai l'impression qu'il me regarde, alors je tourne la tête et laisse défiler les vastes plaines d'herbes devant moi.
Justine me secoue doucement en riant :
— Sohan, tu t'es rendormi ! Les trois jours de sommeil ne t'ont pas suffi ! On est arrivé !
Je me redresse d'un coup, parfaitement réveillé. Autour de nous, les passagers commencent à se lever et à se diriger vers la sortie. Je descends du bus et suis une petite allée encadrée par de hauts murs noirs. Justine accélère pour se retrouver à mon niveau.
— Ça fait peur, dit-elle, je n'ai pas pu voir ce qu'il y avait derrière ces murs, les rideaux se sont fermés.
Ce détail me perturbe encore plus. Ce monde cache vraiment quelque chose... mais quoi ? Telle est la question. Je me tourne vers elle et lui lance :
— On reste ensemble, ok ?
Elle hoche la tête en guise de confirmation. Une fois arrivés au bout du chemin, on se dirige vers un étroit tunnel indiqué par une flèche reliée au drapeau français. Le Canada est dans le même couloir que nous, tout comme la Belgique. Je repère Lucas, à une vingtaine de mètres devant nous, en train de discuter avec un homme qui doit avoir environ 25 ans. Le tunnel est sombre, si bien qu'on doit avancer à tâtons. Je cherche mon téléphone dans ma poche pour m'éclairer, mais je ne le trouve pas.
— Justine, t'as ton téléphone ?
— Je n'en ai pas... j'ai que 11 ans, quand même.
Je me doutais qu'elle était jeune, mais pas à ce point-là. Sa maturité est vraiment impressionnante. Peu importe, on continue lentement notre marche. Au détour d'un virage, j'aperçois une lumière qui clignote : la sortie. Une fois dehors, un grand panneau indique un garçon et une fille. Les voies sont séparées. Je me tourne vers Justine, qui hésite. Elle recule un peu, mais une personne derrière elle la saisit et la pousse vers la rangée des filles, lui arrachant un cri. Elle se précipite donc sans broncher dans son couloir. Je m'engage dans le mien. Une personne me demande, dans un français presque incompréhensible, de poser toutes mes affaires dans une caisse. Je pose donc ma montre, pensant la retrouver de l'autre côté. C'est alors que cette même personne saisit ma montre et la broie, rien qu'en la touchant. Elle me foudroie du regard et m'indique la suite du chemin.
J'arrive dans une pièce sombre, à peine éclairée par une faible lumière. Une porte s'ouvre devant moi et un chemin de lumière m'indique la direction à suivre. Lorsque je pénètre dans la petite salle, une personne se jette sur moi. En moins de dix secondes, mes habits sont changés. Je suis ensuite expulsé, au sens propre du terme. Je me retrouve dans une caisse transparente qui se referme une fois que j'y suis entré. Un « bippp » retentit et la caisse commence à descendre une pente avant de s'arrêter brutalement.
Une personne m'attrape par les épaules et m'amène dans une pièce sans lumière électrique, éclairée uniquement par une petite fenêtre au plafond. Seule la lueur de la lune me permet de discerner des formes humaines maigres au fond. La personne me jette au milieu de la pièce et part, fermant la porte derrière lui avec des barreaux métalliques, me laissant seul avec ces inconnus.
Une silhouette s'approche lentement. Lorsqu'elle s'immobilise, je reconnais Lucas. Il me sourit, mais je vois dans ses yeux sombres qu'il a une mauvaise nouvelle à m'annoncer.
— J'ai parlé avec quelqu'un. Il m'a dit qu'ici, c'est l'enfer et que les gens sont méchants.
Il me fixe intensément, me laissant digérer la nouvelle. Je n'en crois pas mes oreilles, je ne comprends pas.
— Comment ça ?
— On s'est fait berner. Tao, le mec au fond, là-bas, ils lui avaient sorti le même beau discours, les mêmes promesses de protection. Et ça fait un bon moment qu'il est ici. Il n'a jamais vécu aussi mal et n'a jamais eu aussi peur.
Je tremble à l'idée de ce que ça implique. L'odeur d'humidité me prend à la gorge et me donne envie de vomir. Lucas reprend :
— Tao me dit qu'on verra bien par nous-mêmes. Il dit juste de ne pas écouter les gens de l'extérieur.
Je hoche la tête, choqué et terrifié. C'est la première fois que je ressens cette peur réelle, tangible, dans ce monde qui m'est complètement étranger. Les pensées se bousculent dans ma tête, la peur me fige les jambes. Nous nous asseyons au milieu des autres. Certains dorment, d'autres fixent le vide. Il est évident qu'ils ne passent pas de bons moments ici et que nous allons bientôt comprendre pourquoi.
Au fond de la pièce, contre le mur, je remarque une sorte d'abreuvoir géant. Oui, un abreuvoir. Les gens boivent à tour de rôle. Sommes-nous vraiment traités comme des animaux ici ? Le plafond bas m'oblige à être courbé dès que je me tiens debout. Avec de telles conditions, je me demande combien de temps je pourrai tenir. Le choc et la terreur m'empêche de réfléchir normalement si bien que je suis parfaitement immobile, le regard perdu dans le vide.
C'est alors que la porte grinçante s'ouvre. Tout le monde se couche, se collant les uns contre les autres. Machinalement, Lucas et moi faisons de même, jetant toujours un œil vers l'extérieur. C'est alors que je vois s'approcher ce que je pensais ne voir que dans les livres ou les films fantastiques que je regardais quand j'étais petit.
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Le lense
ParanormalDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
