Chapitre 25

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Je me réveille sous une petite tente, entouré de deux silhouettes qui s'affairent autour de moi. Un jeune homme aux grands yeux bleus s'approche :

— Tu vas bien ? Reprends ton souffle, tu es chez les guérisseurs.

Mes pensées se remettent lentement en place et une vive douleur me transperce le ventre. Les souvenirs affluent : Délia en plein combat contre la Top 4, moi aux prises avec un ennemi invisible...
L'air est saturé d'odeurs de plantes et de remèdes. En tournant la tête, je découvre que la tente est immense, animée d'un ballet de guérisseurs s'affairant autour de blessés.
À mes côtés, Délia repose sur un lit de fortune, le visage marqué par des égratignures et une cicatrice fraîche, témoins de la violence de son affrontement.

Une jeune fille s'approche doucement. Ses yeux bleus profonds, ses cheveux bruns ondulés et ses taches de rousseur lui donnent un air apaisant.

— Tiens, dit-elle en tendant un petit verre. Ce remède va t'aider à récupérer. De nouveaux patients ne devraient pas tarder à arriver.

Le liquide clair sent fort, loin de l'odeur de l'eau. Je le porte à mes lèvres : un goût de menthe puissant mélangé à une saveur inconnue m'envahit.
Un souvenir lointain me traverse (cette même sensation après avoir vomi avec mes amis sur Terre) et étrangement, ce goût me réconforte.
Rapidement, mes forces reviennent. À côté de moi, Délia ouvre doucement les yeux. Je me tourne vers elle.

— Comment a fini le combat ? demandai-je.

— Keyenne m'a laminée, mais j'ai réussi à mettre hors-jeu son apprentie, celle de la Top 44.
Toi aussi, tu t'es très bien battu. Mais beaucoup de gens avec ton lense sont faibles au corps à corps... et ils ont su en profiter.

Ses paroles résonnent en moi. Milo me l'a souvent dit... et maintenant Délia confirme. Il faudra que je trouve un moyen d'y remédier.

— On a fini 25ᵉ, ajoute-t-elle en souriant faiblement. On aurait fait bien mieux si on n'était pas tombés sur Keyenne... et Justine.

Je fronce les sourcils.
Justine... ? Ce nom me fait l'effet d'une gifle.
Justine... Impossible que ce soit celle à laquelle je pense, elle a été emmenée par des inconnus à la prison. Et pourtant... ce désir de savoir, d'être certain prend le dessus. Je me lève brusquement et m'assois sur mon lit. Un guérisseur petit et rond sursaute, puis s'approche d'un pas tranquille.

— Calme-toi, tout va bien, dit-il d'une voix douce, avec un léger accent.

— Excusez-moi, monsieur... Vous savez où sont Keyenne et Justine ? C'est important !

— Keyenne est toujours en lice. Mais Justine... Elle a été éliminée par le Top 1 il y a un moment. Viens, elle est en repos.

Sans attendre, je le suis à travers la tente labyrinthique, saturée de senteurs de plantes. Tous les guérisseurs semblent avoir ce même air paisible. Mon cœur bat à toute vitesse. Si c'est bien cette Justine... alors le destin m'a offert une seconde chance. Quelle était la probabilité qu'une amie de ma vie d'avant se retrouve ici, dans cet immense monde du Parmien ?

Le guérisseur s'arrête, tire un rideau, et me fait signe d'entrer.
Allongée sur un matelas, une jeune fille dort profondément. Ses cheveux blonds ondulés, ses traits que je reconnaîtrais entre mille... C'est elle.
Un immense soulagement me submerge. Mes jambes tremblent. J'ai envie de la prendre dans mes bras, de la réveiller, de crier ma joie, d'entendre son histoire.

C'est Justine.
La jeune fille perspicace du bus. Celle qui avait été emmenée lors de l'attaque de notre prison en Fresse.
Elle est ici, en vie. Elle n'a pas disparu.

De peur de la déranger, je m'éclipse discrètement.
Le guérisseur m'interroge du regard.

— Pourquoi es-tu si joyeux ? demande-t-il en riant. J'espère ne pas m'être trompé dans les doses de ton remède !

Alors je lui raconte tout. Mon lycée, la remplaçante, l'enlèvement, Justine, l'attaque, la captivité, la séparation brutale...
Il m'écoute, bouche bée, ponctuant mon récit de grimaces et d'exclamations.

— Quelle histoire ! souffle-t-il à la fin. Deux amis séparés par le destin... et qui se retrouvent ici. C'est magnifique. Écoute, je m'appelle Moade, si tu as besoin de quoi que ce soit, demande aux secrétaires à l'entrée de venir me chercher d'accord ?

— Moi, c'est Sohan, dis-je.

— Je sais, répond-il en riant. Ton dossier m'a tout dit. Et ton lense est incroyable. J'espère que tu sauras en faire quelque chose de grand.

Je le remercie chaleureusement et repars dans l'autre direction, impatient.
Je retourne près de Justine et m'assieds en silence. Elle semble bouger légèrement.
Elle a changé... Elle est plus musclée, plus forte. Moi aussi, sans doute.

Je me perds dans mes souvenirs. Son regard perçant. Son caractère bien trempé. Elle avait toujours su lire en nous comme dans un livre ouvert. Je ne l'ai côtoyé que quelques jours mais dans la peur et l'incompréhension, une amitié indiscutable c'était tissée entre nous.

Soudain, elle ouvre un œil. Me fixe. Referme l'œil... puis le rouvre brusquement.
Son visage s'illumine d'un grand sourire.

— Sohan ? murmure-t-elle.

— Justine... dis-je. On a beaucoup de choses à se raconter... Mais déjà pour commencer figure-toi que tu m'as éliminé pendant le Grand Entraînement !

— Quoi ?! s'exclame-t-elle en se redressant. C'est impossible, je t'aurais reconnu !

— Apparemment pas... Mais pas grave. Le jeu, c'est le jeu. Et on a tous un peu changé.
Et toi, comment vas-tu ? Raconte-moi tout !

Elle éclate de rire. On dirait que la dernière fois qu'on s'est vu était hier.

— Oulaaa... Par où commencer ?
Après l'attaque, on a été récupérés par des gens du Pago. Ils disaient vouloir libérer les humains de La Fresse. Moi, je comprenais rien au début...
Le Pago, c'est que des plaines et du vent. Rien à voir avec ici ! Puis des agents du Parmien sont venus. Ils ont pris la moitié de notre groupe. Et moi, je suis tombée ici. La Top 44 m'a formée, appris à utiliser mon lense... Et voilà où j'en suis !

Elle rayonne de fierté.
À mon tour, je lui raconte tout : ma crise, ma traversée de la prison, le marché aux humains, Milo, mon lense...
Elle écoute, captivée, ponctuant mes paroles de mimiques et d'exclamations.

Quand j'ai terminé, un silence ému s'installe.

— Ça a dû être terrible... souffle-t-elle.

J'acquiesce, la gorge serrée. Elle le remarque et change immédiatement de ton :

— Bon, en attendant, ta coéquipière m'a bien laminée. La Top 44 m'attend dehors. Je dois filer, je terminerai la sieste chez elle. Mais on se revoit très vite, Sohan !

Elle me gratifie d'un clin d'œil complice avant de s'éloigner.
Je reste là, un sourire bête accroché au visage, heureux.

Le lenseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant