Depuis ma discussion avec Justine la semaine dernière, une idée obsédante ne cesse de revenir, comme une ombre qui s'infiltre dans mes pensées au moindre moment d'inattention : le Pago. Ce pays lointain, allié du Parmien, dont elle m'avait parlé avec cette lueur dans les yeux.
Je n'ai vu qu'une seule fois une carte de ce monde inconnu, mais le Pago s'étale loin, séparé de nous par un océan immense et capricieux, où l'horizon semble avaler tout espoir d'atteinte. Ce territoire balayé par les vents, inconnu de mon être avait sauvé Justine.
Depuis quelques semaines, les tensions y étaient devenues explosives avec la Dazovie, et une sorte d'angoisse sourde s'était installée, palpable même ici, sur notre île pourtant protégée.
Ce matin-là, lorsque Milo déboula dans ma chambre, les yeux écarquillés et la gorge serrée, je savais avant même qu'il ouvre la bouche que quelque chose d'énorme venait de basculer.
— La Dazovie a fait "un pas de trop", selon le Pago ! s'était-il exclamé, presque essoufflé. La guerre est déclarée. Dans la nuit. C'est officiel.
Il avait marqué une pause, regardant partout comme s'il craignait qu'on les écoute.
— On a rapatrié notre espionne. Elle arrive aujourd'hui... et elle n'est pas seule. Il avait avalé difficilement sa salive. Une réunion d'urgence se tiendra au sein de la Parma. Tu peux y assister si tu veux.
J'étais resté figé un instant.
Le mot guerre avait un poids que je n'avais jamais eu à porter jusqu'ici.
Puis, mécaniquement, j'avais acquiescé. Bien sûr que je voulais venir. Mais je savais aussi que je ne réalisais pas encore ce que cela impliquait.
Actuellement, je m'habille avec une rigueur presque ridicule, nouant et renouant mon manteau devant le miroir. Une chemise soigneusement choisie, un pantalon sombre, des chaussures cirées...
Mon cœur bat plus fort que d'habitude, entre excitation et nervosité.
Quand Milo arrive, vêtu simplement d'un vieux sweat et d'un pantalon militaire froissé, il s'arrête net en me voyant... avant d'exploser de rire.
Un rire franc, énorme, qui fait vibrer les murs. Je crois même entendre quelques oiseaux s'envoler dans la forêt à côté.
— Tu crois qu'on est sur Terre, ou quoi ?
balbutie-t-il entre deux éclats de rire.
— Ici, on s'habille normalement, même pour des occasions historiques !
Il s'adosse au mur, plié de rire, se tenant le ventre comme si chaque seconde allait l'achever.
Je le regarde, mi-gêné, mi-amusé, avant de rire aussi, incapable de rester sérieux face à son fou rire incontrôlable.
Quelques minutes plus tard, me voilà rhabillé — normalement cette fois — prêt à affronter ce qui m'attend.
Nous marchons à vive allure vers les bureaux de la Parma.
Les couloirs que je connais bien prennent aujourd'hui une tournure différente.
Plus de gardes, plus d'yeux méfiants. Même l'air semble plus lourd, saturé d'électricité.
Arrivés devant l'entrée, un colosse de deux mètres au moins nous bloque le passage. Sa peau tannée, ses bras épais comme des troncs d'arbres : il a l'allure d'un mur vivant.
Il scanne rapidement mes papiers sans un mot, pas même un regard pour Milo.
Je sens la tension sourdre sous ses paupières closes. Une odeur âcre de métal et de sueur monte des gilets pare-balles entassés derrière lui.
— I kayné kola mi, lanceMilo dans une langue chantante.
Le garde hoche gravement la tête.
Je perçois un léger déclic métallique dans son oreillette et il s'écarte d'un pas sec.
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Le lense
ParanormalDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
