Un murmure fend la nuit, discret comme une plume tombant sur un lac endormi. Il glisse entre les ombres, porté par l'humidité de l'aube naissante, et s'infiltre jusqu'à moi, à travers le bois de la cabane encore tiède de nos présences endormies.
— Sohan, c'est l'heure.
Cette voix, je la reconnaîtrais entre mille. Grave. Rassurante. Mais ce matin, quelque chose tremble à l'intérieur. Un fil invisible de tension, presque imperceptible, mais bien là. C'est Milo. Et il n'y a rien de rassurant dans cette heure-là.
Mes paupières s'ouvrent lentement, comme si elles pesaient cent kilos. Autour de moi, c'est le noir complet. Un noir total, épais, presque vivant. L'obscurité semble m'entourer de ses bras silencieux, m'étouffer doucement, sans violence, mais avec une détermination glaciale. Un instant, je ne sais plus où je suis. Ni pourquoi. Ni qui j'étais avant ce réveil.
Puis, tout revient. D'un seul coup.
La veille. Le briefing. L'appel. La décision.
Et la guerre.
Je me redresse d'un bond, trop vite. Ma tête tourne. Mon cœur cogne dans ma poitrine comme s'il voulait s'enfuir, et un vertige me serre les tempes. Autour de moi, la cabane grince doucement, comme si elle voulait me parler elle aussi, me dire de ne pas partir. Le sol craque sous mes pieds nus. L'air est froid, chargé d'une odeur d'écorce, de sève, de corde rêche. Des senteurs familières... et qui le deviennent encore plus, maintenant que je m'apprête peut-être à leur dire adieu.
Mes mains tremblent légèrement. Pas assez pour alerter qui que ce soit. Juste assez pour que moi, je le sente. Que je comprenne que quelque chose a changé. En moi. Autour de moi. Je ne suis plus un enfant dans une cabane perchée dans un arbre. Je suis un soldat. Ou je vais devoir le devenir.
Je m'habille en silence. Chaque geste a un poids. Une lenteur calculée. J'enfile ma veste comme on enfile une armure. J'attache mes sangles comme si je me préparais à sauter dans le vide. Parce que c'est exactement ce que je fais. Je ne me prépare pas. Je me transforme et me dirige vers l'inconnu le plus complet.
Milo apparaît dans l'embrasure, un fruit dans chaque main.
— Tiens, bouffe un peu, murmure-t-il. Tu vas avoir besoin d'énergie.
Je tends la main. Mes doigts effleurent la peau lisse et tiède du fruit. Je croque. Une explosion sucrée m'envahit, violette et acide à la fois. Le jus coule le long de ma mâchoire, mais je n'y fais même pas attention. Mon estomac serre. Pas de faim. Juste une boule. Un poids. L'angoisse, en chair et en os.
Milo, lui, mâche comme s'il n'y avait pas de guerre à venir.
— Ch'est normal, marmonne-t-il entre deux bouchées. Je ch'treche auchi, tu chais ? Mais on che battra pas direct. On chera là qu'en cas d'besoin...
Il parle la bouche pleine, une moitié de fruit encore coincée entre ses dents, le menton éclaboussé de jus. Et pourtant, ses yeux restent clairs, ancrés, concentrés. Il sait. Il joue le détendu. Mais lui aussi, il sent la gravité de ce jour.
Il avale une dernière bouchée et reprend, plus sérieusement cette fois.
— On sera postés derrière les troupes du Pago. Notre mission, c'est la défense de la ville principale. C'est pas rien, mais c'est pas le front.
Je hoche la tête, mais mes pensées sont ailleurs. Des images me traversent : des hurlements, du sang, une ligne qu'on ne peut plus reculer une fois franchie. Je tente de me raccrocher à ses mots, à cette promesse de distance même si mes craintes et mon imagination me jouent des tours. Cependant, front direct ou pas, la guerre, même loin, finit toujours par arriver jusqu'à toi.
VOUS LISEZ
Le lense
ÜbernatürlichesDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
