— Voler ? Hmmmm... Ça risque d'être compliqué, mais ça peut peut-être marcher, dit Milo en plissant les yeux, amusé et intrigué à la fois. On va essayer.
Cela faisait maintenant deux semaines qu'Axel m'avait partagé cette idée complètement folle : voler en utilisant mon lense. Depuis, ça avait trotté dans ma tête sans cesse, jusqu'à ce que je décide, ce matin, d'en parler à Milo sur un des terrains d'entraînement, l'excitation me rongeant presque.
La technique, pourtant, était simple sur le papier :
« Tu peux contrôler les objets, pas vrai ? » avait lancé Axel, l'air de rien. « Alors si tu prends une planche assez solide pour te supporter, que tu te fais des attaches aux pieds, et que tu la diriges comme tu veux avec ton lense... Tu pourrais littéralement surfer dans les airs. Comme un skate aérien ! »
J'avais éclaté de rire à l'idée au début. Axel avait haussé les épaules, un sourire en coin, et m'avait révélé qu'il venait de la banlieue parisienne, où le skate était une seconde nature pour beaucoup. Jeanne, que rien n'arrête, m'avait confectionné un prototype dans la foulée : une large planche noire, légèrement incurvée, équipée de sangles solides pour maintenir mes pieds.
Maintenant, debout sur cette planche, pieds attachés, je tentais de canaliser mon énergie. Mon cœur battait fort dans ma poitrine. J'invoque mon lense, pose doucement mes mains sur la planche... et dès que je me redresse, elle suit brutalement mon mouvement. Résultat : je bascule lamentablement en arrière, tombant comme un sac de pommes de terre.
Milo explose de rire, se tenant les côtes :
— Tu vas devoir t'habituer ! Dès que ton corps bouge, ton bras suit sans réfléchir. Essaie de rester maître de tes gestes avant de penser à voler, larve va !
Les tentatives s'enchaînent. Chutes, roulades, maladresses... Pendant près d'une heure, je répète inlassablement les mêmes gestes. Mon corps est couvert de sable, mes bras tremblent légèrement, et mes jambes brûlent sous l'effort. Mais je tiens bon.
Enfin, dans un équilibre précaire, je parviens à me maintenir droit sur la planche, à quelques centimètres du sol. L'air frais caresse mon visage, la sensation est grisante, électrisante.
— Très bien ! s'exclame Milo, visiblement fier. Maintenant, essaie de bouger. Juste un petit mouvement.
Concentré, je tends légèrement le bras vers l'avant. La planche glisse docilement, presque timide. Je serre les dents pour garder mes appuis. Petit à petit, je gagne en confiance, accélérant progressivement... jusqu'à ce que, grisé par la réussite, je perde le contrôle et m'écrase à plat ventre.
— Hahaha ! Milo me tend un fruit jaune éclatant. Tiens, mange. Pause de 10 minutes.
Assis sur un banc de pierre, j'engloutis le fruit. Sa chair douce et sucrée explose dans ma bouche, me revitalisant presque instantanément. Ici, la nature elle-même semble vouloir nous soutenir.
Au bout du temps imparti, je reviens, déterminé. Cette fois, je prends une impulsion plus douce, plus réfléchie. Je sens mon corps s'alléger, comme porté par un souffle invisible. À quelques mètres du sol, je me laisse emporter... jusqu'à atteindre une hauteur vertigineuse. Mon cœur se serre d'un coup.
Le vent siffle dans mes oreilles, l'air devient plus vif. La panique me gagne, mes jambes se raidissent. Avant que je ne perde complètement le contrôle, je sens des lianes surgir du sol, m'enlacer doucement et me ramener sur terre comme un fragile oisillon.
Milo m'attend, bras croisés, sourire aux lèvres :
—Wouaw. Franchement, je ne pensais pas que ça marcherait aussi bien. L'idée d'Axel est vraiment brillante. Et toi... tu es impressionnant.
Pour la première fois depuis longtemps, je sens une fierté pure m'envahir. Pas une moquerie, pas un défi, juste... une vraie reconnaissance.
—Bon, dit Milo en se redressant, on a bossé l'attaque, la défense, tu as ta technique spéciale... maintenant on va travailler la maîtrise de ton lense. Suis-moi.
J'essuie mes mains moites sur mon pantalon et le suis, nerveux mais excité.
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Nous quittons le terrain et entrons dans le bâtiment principal. L'atmosphère y est différente : plus calme, feutrée. À l'accueil, une grande femme attend, l'air impressionné en voyant Milo passer. Il lui adresse un signe de tête nonchalant, et nous nous enfonçons dans un long couloir aux murs parsemés de tableaux représentant différentes scènes de nature luxuriante.
Au bout de quelques minutes de marche, Milo s'arrête devant une porte en bois clair, gravée de motifs végétaux, presque vivants.
— Voici mon bureau.
Il pousse la porte, et je reste un instant figé sur le seuil, ébloui.
La pièce est spacieuse, baignée d'une lumière douce filtrant à travers de larges baies vitrées. L'air y est tiède, presque parfumé. Le sol est recouvert d'un parquet chaleureux, usé par endroits, témoignant d'une vie active.
Contre le mur de gauche, une immense étagère regorge de livres, d'herbiers, de cartes anciennes et de bocaux mystérieux. Au centre, une table de bois brut, marquée par des années d'usage, trône majestueusement, entourée de chaises simples mais confortables.
Mais ce qui capte immédiatement mon regard, c'est le mur du fond : un véritable jardin vertical. Des lianes serpentent entre des fleurs éclatantes et des plantes exotiques, certaines libérant des senteurs légères de miel et de menthe. Un murmure discret d'eau s'écoule d'une petite fontaine cachée dans le feuillage, apportant une sérénité enveloppante.
— C'est... incroyable. murmurai-je, presque intimidé.
Milo rit doucement :
— Je passe une bonne partie de ma vie ici. Je voulais que ce soit agréable. Un endroit où travailler, s'entraîner... et respirer.
Je comprends. Tout ici respire la nature, la maîtrise, et la paix intérieure. Un contraste saisissant avec la rudesse de l'extérieur.
Dans un coin, je remarque quelques équipements de musculation, sobres mais efficaces, et un espace dégagé avec des cibles suspendues au plafond.
Milo ouvre un grand placard et en sort une dizaine de longues tiges fines, chacune terminée par un anneau métallique.
— Allez, au boulot ! lance-t-il avec un clin d'œil. Tu vas devoir faire passer ce que je t'envoie à travers ces cerceaux. Sans pause. Concentration maximale. Et si tu rates...
— ...Je pompe, ouais, ouais, j'ai compris. dis-je en riant.
L'entraînement commence. Milo m'envoie d'abord des balles simples. J'arrive sans peine à les guider à travers les premiers cerceaux. Puis la difficulté grimpe : les cerceaux bougent, il m'envoie des balles plus lourdes, il utilise même ses plantes pour tenter de me déconcentrer.
La sueur coule sur mon front. Mes bras tremblent. Mon esprit est mis à rude épreuve. À plusieurs reprises, je m'effondre et dois faire mes séries de pompes, les muscles brûlants.
Mais dans cette fatigue, quelque chose de profond grandit en moi : une communion entre mon corps et mon lense, une évidence qui s'installe peu à peu.
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La journée s'achève par une courte mais intense séance de musculation, histoire, d'après Milo, de "finir le travail proprement". Mes muscles hurlent leur fatigue mais mon cœur est léger.
Le soir venu, je savoure une salade rafraîchissante préparée par Milo. Mélange de fruits croquants et de feuilles parfumées, elle glisse comme du velours dans ma gorge assoiffée.
Puis, sans demander mon reste, je file m'écrouler sur mon lit. Les lustres au-dessus de moi ondulent doucement, comme s'ils veillaient silencieusement sur mon sommeil.
Je souris dans l'obscurité. Demain serait le Grand entraînement. Demain, je montrerais à tous ce que je vaux.
En espérant, au fond de moi, que les lustres ne se mettent pas à chanter cette nuit.
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Le lense
ParanormalDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
