Chapitre 14

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On descend le long de l'escalier, et pour une fois, je ne suis pas tendu. Cette descente a même plus rien d'effrayant. Le vide est là, bien sûr, immense et intimidant, mais je marche au milieu, les mains dans les poches, avec une corde pour toute protection. Milo, devant moi, sifflote, les mains derrière la tête. Il avance comme si c'était un trottoir de banlieue.

— T'as pas l'air trop traumatisé pour un terrien, me balance-t-il sans se retourner.

Je souris, un peu surpris de moi-même.

— Faut croire que je m'habitue.

Une fois en bas, on quitte la plateforme pour un sentier étroit. L'odeur des pins se mêle à une brise chaude et sèche. Au bout de quelques minutes, le chemin débouche sur une voie bien plus large. Et là... c'est le chaos. Un vrai foutoir organisé.

Des véhicules fusent à une vitesse folle, certains sans roues, d'autres tirés par des sortes d'animaux à carapace. Des gens volent — littéralement — au-dessus de nos têtes. D'autres courent, filent, zigzaguent, certains si vite qu'ils en deviennent flous. Et malgré tout ça, personne ne se rentre dedans. Un vrai ballet.

Je m'arrête, fasciné.

— C'est le bordel, mais en fait... ça marche, je murmure.

Milo hoche la tête.

— Tu as tout compris. Y a des voies spécifiques selon ta vitesse, ton mode de déplacement, ton humeur, ton poids, j'en sais rien, moi, pleins d'autres trucs viennent s'ajouter. Mais c'est fluide.

On emprunte la voie des "lents". Aucun panneau, juste un marquage qui semble évident pour tout le monde, sauf moi. On commence notre marche vers la ville, et plus on avance, plus je me rends compte de ce qui m'entoure. Les Lenses sont partout. Ce que je pensais être une légende, une théorie fumeuse, est juste... la norme ici.

Une femme traverse notre chemin en lévitant, tenant une dizaine de paquets en équilibre parfait. Un gosse éclate de rire en transformant une branche en serpent, sous le regard désabusé de ce qui doit être son père.

— C'est fou... Je savais pas que tout ça était à cinq minutes de chez toi.

Milo hausse les épaules.

— Tu sortais pas beaucoup, faut dire.

On arrive aux premières habitations. Rien n'est uniforme. Certaines maisons sont taillées dans des arbres géants, d'autres semblent suspendues, certaines semi-enterrées, toutes en matériaux différents. Pourtant, l'ensemble est harmonieux. La forêt est là, vivante, respectée. Les habitations s'y nichent comme si elles demandaient la permission.

Je le dis à voix haute, un peu rêveur :

— On dirait que la nature dirige ici.

— C'est exactement ça. Le Parmien s'adapte, pas l'inverse.

Au fur et à mesure, les maisons deviennent immeubles, mais l'ambiance reste la même. Rien de rigide, rien de froid. On suit un chemin de terre durcie, bordé de lanternes flottantes, et je repense au bâtiment dans lequel j'étais avec Jaya. Il était impressionnant, mais ici... il y a quelque chose de plus vivant, de plus vrai.

— Dis, Milo... la Fresse, c'est un pays riche, non ?

Il se tourne vers moi, l'air grave une seconde.

— Très. Le trafic d'humains rapporte un max. Les chefs de prison filent tous leur fric au Chef de la Fresse. S'ils rapportent pas assez... disons que je ne voudrais pas pas être à leur place.

Je fronce les sourcils. C'était donc ça. Le stress du Chef... je repense à ce que Blaze et John m'avaient raconté. Rien ne collait. Maintenant, si.

On tourne au coin d'une rue et je m'arrête net.

— Ah ouais, quand même...

Le bâtiment est immense, mais surtout, magnifique. Un dôme de verre trône au sommet, baigné de lumière. Des colonnes sculptées soutiennent des balcons fleuris. À l'intérieur, des escaliers en spirale s'entrelacent avec des fontaines. Des arbres poussent dans de grands pots de pierre, et une marre calme dégage une légère brume.

Milo m'adresse un clin d'œil.

— Tu croyais qu'on vivait dans des cabanes en bois, hein ?

On avance vers les guichets, six en tout. Celui de droite est libre. Une femme aux cheveux tirés en arrière s'adresse à Milo dans une langue qui me semble faite de chuintements et de consonnes claquées. Il répond tranquillement, puis se tourne vers moi :

— Va avec elle, elle va te faire passer l'enregistrement. Rien de douloureux, promis.

Il part s'asseoir sur un banc en pierre et me fait un petit pouce en l'air. Je le rejoindrai après.

La femme m'entraîne dans un bureau où une lumière douce filtre d'une lampe suspendue. Sur la gauche, une machine étrange vibre légèrement. Je remarque que sous chaque panneau, il y a une traduction en français. Pratique.

— Tiens-toi devant le miroir, dit-elle en souriant. Et... ne souris pas.

Je m'exécute. Elle m'ajuste comme une photographe tatillonne.

— Tourne un peu... oula, non, pas comme ça, voilà... là, parfait, ne bouge plus.

Elle pose sa main à plat contre le miroir. Un éclat de lumière, et mon reflet reste figé... même après qu'elle a retiré sa main. Je recule, un peu troublé.

— Je te laisse deviner mon lense, dit-elle en riant.

Je fronce les sourcils.

— Tu figes les gens dans les miroirs ?

— Presque. Je fige le reflet, une copie. Elle me reste dans la main pendant quelques secondes, et je le transfère dans le kisko. C'est comme ça qu'on t'enregistre ici.

Elle note mon nom à l'arrière du miroir, puis le range soigneusement dans un tiroir contenant des centaines d'autres. Elle attrape ensuite une tablette qui affiche : 1.958.999.000

Je lève un sourcil.

— C'est... mon grade ?

— Tout à fait. Et non, t'es pas le dernier. Tiens, garde ça sur toi. Elle me donne une plaque brillante, pas plus grande que ma main, avec ma photo, mon grade, et une sorte de logo. Et ça, c'est ton cachet. Tu l'avales dans l'eau de la marre, tu verras, c'est simple.

Je signe quelques papiers : une confirmation d'identité, une acceptation de mentorat avec Milo, et un accord sur les règles du Parmien. Tout est traduit.

Avant de sortir, je lui demande :

— On est combien ici ?

— Un peu plus de deux milliards. Mais t'inquiète pas, y a toujours de la place pour un de plus.

Je retrouve Milo dans le hall. Il a l'air de s'être endormi sur le banc.

— Tu ronfles, tu sais.

— Tu mens. Je ne ronfle qu'en cas de sieste officielle. Bon, t'as survécu ? Allez, on passe à la suite.

Il me montre la marre d'un geste de la tête.

— T'as ton cachet ?

J'acquiesce.

— Tu vas voir, c'est pas comme boire un verre d'eau. T'approches pas trop, elle viendra à toi.

Je m'avance doucement. L'eau est violette, presque luminescente. Soudain, elle se soulève lentement, serpente dans l'air, puis fonce vers ma bouche. Par réflexe, je l'ouvre. Le liquide m'enveloppe la langue, et j'avale le cachet.

Je reste figé, impressionné.

Milo se marre.

— La tête que t'as... On dirait un mec qui vient de voir un dragon danser la salsa, c'est comme ça qu'on dit ?

On repart vers la maison, le ciel commençant à prendre une teinte rosée. Je sens l'air me frôler, mon cœur battre un peu plus fort. Une sorte d'euphorie tranquille.

Je suis officiellement un membre du Parmien.

Le lenseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant