Chapitre 12

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Le grand jour est enfin arrivé.

On nous a tous rassemblés dans une salle immense, à mille lieues de ce que nous connaissions jusqu'ici. Des lustres suspendus haut au plafond projettent une lumière dorée, douce mais suffisante pour éclairer chaque recoin. Des guirlandes végétales, tressées avec soin, courent entre eux. Les murs sont recouverts de plantes grimpantes, et le mobilier, impeccable, semble sorti d'un autre monde. C'est beau, presque... hypnotisant. Pendant un instant, on oublie qu'on est en captivité. Mais le Chef, debout sur une estrade légèrement surélevée, nous ramène à la réalité. Il ne dit rien, mais son regard suffit. Froid, calculateur, distant.

Sur ses côtés, des écrans géants diffusent des images de ce qu'on devine être d'autres lieux d'expositions, d'autres marchés. Son acolyte est là aussi, toujours en retrait, à demi dissimulé dans l'ombre. Il ne parle jamais, mais on sent qu'il écoute tout.

On nous fait signe de nous asseoir. Les chaises sont étonnamment confortables, comme si on voulait nous préparer à quelque chose de grand, de formel. Une annonce s'affiche sur l'un des écrans : les consignes.

Un petit coup dans le dos : lève-toi.
Un coup sur le bras : tourne-toi.
Un geste de la main : incline la tête.
C'est tout ce qu'on aura pour communiquer avec les acheteurs.

On nous explique rapidement que le langage humain n'est pas compris ici. Tous les échanges auront lieu dans une langue étrange, gutturale, remplie de sonorités inhumaines. On ne nous demande pas de comprendre, juste d'obéir.

C'est alors que le Chef désigne John. Il le fait lever, s'approche et le montre aux autres gardes en prononçant un mot qu'on devine important. Il dit qu'il sera le phare, celui mis en avant, le plus « présentable ». Il est placé debout, en haut d'un petit socle lumineux, sous les projecteurs. Sa posture est droite, ses muscles saillants. On voit qu'il a été préparé pour ça et je comprends enfin l'intérêt de tous les exercices que nous avons été forcés à faire.

Nous autres sommes dirigés un par un vers des caisses transparentes, comme celles qui nous ont transportés entre les prisons, sauf que celles-ci sont plus basses. On doit s'y allonger sur le ventre, sans bouger. Une fois à l'intérieur, un couvercle coulisse lentement jusqu'à se verrouiller avec un clic étouffé. Je suis à moitié allongé, à moitié recroquevillé, comme un objet fragile prêt à être vendu.

Les caisses sont entassées les unes sur les autres sur des chariots mécaniques. Les couloirs que l'on traverse sont sombres, silencieux, à peine éclairés par des lignes fluorescentes au sol. Puis soudain, la lumière. Un grand portail s'ouvre sur l'extérieur, et nous sommes embarqués dans un camion qui file à vive allure. On nous dit que le trajet durera à peine vingt minutes — une chance, paraît-il, quand d'autres doivent traverser tout un continent.

Je parle un peu avec Blaze à travers la paroi. Nos voix sont étouffées, mais il parvient à me rassurer. Il me dit de rester droit, de ne pas trembler, il faut être parfait et si à la fin de la journée on doit faire le trajet retour, ça ne sent pas bon pour nous.

Le camion finit par s'arrêter. On est déchargés dans un hangar immense, où chaque garde prend une caisse. Une odeur étrange flotte dans l'air, mélange d'ozone, de métal chaud, et d'herbes inconnues. On entre ensuite dans un bâtiment monumental. Le sol blanc reflète presque la lumière, les murs sont nus, le plafond est si haut qu'on distingue à peine les gardes suspendus dans des sortes de harnais. Certains sont armés, d'autres observent, l'air inexpressif.

On s'arrête devant un grand guichet. Le Chef remplit plusieurs documents, signe d'un geste rapide, puis il plonge la main de chacun d'entre nous dans de l'encre noire avant de la presser contre une feuille. Je reconnais ma propre empreinte et je la dépose avec un sentiment mêlant crainte et sentiment de signer ma propre disparition. Mon nom, ma date de naissance, des données biométriques. J'ai un flash : c'est la fiche que j'avais remplie à mon arrivée. Avec Jaya. Mon cœur se serre.

Le lenseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant