Mes amis et moi quittons le city stade à 7h55. Le ciel est encore un peu gris, comme s'il hésitait entre pluie fine et rayon de soleil timide. L'air est frais, piquant, mais agréable. On marche vite, sac sur le dos, blagues en bouche.
— On va être en retard... stresse Jojo, de son vrai prénom Jonas, les yeux rivés à sa montre comme s'il surveillait un compte à rebours nucléaire.
— Sois tranquille ! Deux minutes de retard c'est rien... et le prof risque d'être plus en retard que nous, lui répond Thomas, les mains dans les poches, le ton détendu. Rien ne semble jamais l'inquiéter, et je l'admire pour ça. Il a cette capacité à rester calme même quand tout le monde panique. Un vrai roc.
Derrière nous, nos deux autres potes, Gabin et Jules, sont lancés dans un débat passionné — forcément, ça tourne autour d'un jeu vidéo.
— Mais non ! commence à s'énerver Gabin. D'abord tu prends la pierre et après tu ouvres le coffre... t'es plus puissant comme ça !
— Ouais mais après t'es plus lent, donc si un Gardien t'attaque, tu décèdes illico, rétorque Jules, tout à fait sérieux.
Je souris. Voilà mon quatuor préféré : Gabin, Jojo, Thomas et Jules. Mes quatre meilleurs amis. On est inséparables depuis la cinquième. On partage beaucoup de choses : un niveau scolaire plutôt bon, un humour douteux, et surtout... une faiblesse commune : le français. La grammaire, les dissertations, les lectures imposées, c'est pas notre fort. Heureusement, on est tous bosseurs. Et surtout, on a Mila, la copine de Gabin, qui assure grave dans cette matière. Grâce à elle, on limite les dégâts.
Je passe le portail du lycée en premier, lève les yeux vers la façade familière. Elle est imposante, avec ses grandes colonnes bleues décorées de motifs géométriques. Les escaliers gris mènent à une multitude de portes jaunes, et le sol noir poli reflète légèrement les lumières. Ce mélange de couleurs froides et vives donne à l'endroit une ambiance à la fois stricte et moderne. Jonas me rattrape déjà, suant presque de stress, alors qu'on monte ensemble les escaliers qui mènent à la salle de maths.
— T'as révisé l'histoire ? me demande-t-il, la voix tendue.
— Bof...
— Aïe, aïe, aïe... Bonne chance.
— T'inquiète, je dis "bof" pour pas me vanter.
Jonas éclate de rire, ce qui le détend un peu. On arrive devant la porte de la salle juste avant que le prof n'arrive, son gros ventre oscillant comme un ballon d'eau. Dès qu'il entre, on le suit dans la classe. Je m'installe à côté de Gabin, et la journée commence avec la traditionnelle leçon de morale sur le bruit que fait la classe en entrant. Classique.
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Midi. La pause. L'évaluation d'histoire approche. Une heure. Une petite heure avant de rendre une copie qui décidera si je garde une moyenne correcte ou pas. On marche à l'ombre d'un grand abri noir, qui longe les murs des toilettes. Sur ceux-ci, des tags colorés représentent des silhouettes de sportifs : judo, basket, foot, boxe. Ça donne presque envie de bouger.
Jonas marmonne encore des dates en boucle, le regard rivé à ses fiches. Gabin, lui, est en retrait, aux côtés de Mila. Ils parlent bas, comme dans leur bulle. Je crois que je ne l'ai jamais vu célibataire plus de six mois. Avec ses cheveux blonds bouclés jusqu'aux épaules, sa peau mate, ses yeux vert clair et son sourire tranquille, les filles l'adorent. En plus, il est intelligent. Le combo fatal.
À côté de lui, je fais moins d'effet. J'ai la peau plus claire, les cheveux bruns courts, de grands yeux bleus qui me donnent un air rêveur. Pas que je sois moche, mais bon, à côté de Gabin, on me remarque moins, c'est tout.
Jonas s'éclipse pour aller chercher un ballon de basket. Il revient presque en courant, tout excité, et propose un match improvisé. Thomas accepte direct. Jules reste avec moi.
Il ne parle pas beaucoup, Jules. Il a ce truc discret, presque invisible parfois. Mais il est toujours là, à tout observer. Et quand il décide de parler, c'est souvent percutant, quitte à choquer. Il ne s'excuse jamais pour ses opinions.
— Tu vas jouer avec eux ? me demande-t-il calmement.
— Je sais pas, je vais d'abord boire un coup.
— Attends-moi, je t'accompagne. Gabin, tu viens au basket après ?
— Non, répond Gabin sans lever la tête. Je révise, excuse.
— Il révise ses méthodes de drague, ouais... marmonne Jules en coin.
On va rapidement aux toilettes, l'odeur de désinfectant nous agresse les narines, puis on revient sur le terrain.
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Les équipes sont formées : Jonas et Jules contre moi et Thomas. Les tailles sont bien réparties, l'équité avant tout. Gabin, trop occupé pour jouer, accepte d'arbitrer — de loin, toujours à portée de voix de Mila.
Le match commence avec un entre-deux. Le ballon s'élève dans les airs, suspendu un instant comme dans un film au ralenti. Thomas saute, déterminé, mais Jules le devance d'un rien. Il attrape la balle et la passe à Jonas, qui file vers le panier.
Et là... ça frappe.
Une douleur fulgurante explose dans ma tête, violente, imprévisible. Un éclair qui me transperce le crâne. Je m'effondre au sol, les mains sur la tête, incapable de bouger. Mon corps se tord. Je hurle.
— Trop tard, on a marqué ! Tu le referas plus tard ! rigole Thomas, pensant à une blague.
— Il veut juste louper l'éval de maths, ajoute Jonas, hilare.
Mais une deuxième vague de douleur me fracasse l'intérieur du crâne. C'est comme si ma tête allait exploser. Je crie encore, un cri que je ne contrôle même pas. Des élèves s'arrêtent, s'approchent.
— Euh... je crois pas qu'il rigole, dit doucement Jules, inquiet. Gabin ! Mila ! Appelez un surveillant ! Ça va Sohan ?
— Nooon... ahhhhhhhhhh... j'ai maaaaaal !!!
Je ne contrôle plus rien. Mon cœur bat trop vite, je transpire à grosses gouttes, je sens ma peau devenir brûlante et glacée à la fois. C'est pire que n'importe quelle douleur que j'ai connue. Même quand je me suis cassé le poignet, ce n'était rien à côté de ça. Je sens les larmes couler toutes seules. J'ai l'impression qu'on me broie la tête à coups de masse. Ma vision se brouille, les visages autour deviennent flous. Les sons sont lointains. Comme étouffés sous l'eau.
Une silhouette se penche vers moi, floue, tremblante, irréelle. Elle me parle mais je ne comprends plus rien. Comme si la langue avait changé. Elle sort un téléphone, crie quelque chose que je ne saisis pas.
Puis j'entends Thomas hurler mon prénom.
Et après ça... plus rien.
Le noir complet.
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Le lense
ParanormalDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
