Il approche d'un pas calme, mesuré. Pas un mot, pas un geste superflu. Juste sa silhouette qui fend la lumière du matin, cet homme dont le visage ne dit presque rien, sinon l'habitude. L'habitude de rendre les gens invisibles.
Son manteau gris bat contre ses jambes à chaque foulée. Il s'arrête à quelques mètres de nous. Une brise discrète se glisse entre les arbres, fait bruisser quelques feuilles encore humides de rosée. Je déglutis. Mes doigts sont froids, raides, comme s'ils s'attendaient à devoir s'agripper à quelque chose — ou à quelqu'un — d'un instant à l'autre.
L'homme nous regarde. Un regard précis. Il ne juge pas, ne questionne pas. Il constate. Comme on constate que l'heure est venue.
— Bonjour à tous, dit-il d'une voix sans détour. Je vais aller un peu vite car nous n'avons pas beaucoup de temps.
Il n'élève pas la voix. Il n'en a pas besoin. Il parle comme quelqu'un qui a dit cette phrase des dizaines, des centaines de fois. Comme quelqu'un qui sait que ce qu'il va dire ensuite va changer quelque chose d'essentiel pour nous, même si lui, au fond, n'en ressent plus rien.
Il tapote légèrement son lense du bout de l'index. C'est un petit objet brillant, presque banal dans son apparence. Mais je sais ce qu'il permet. Et ce qu'il exige. Mon cœur ralentit, paradoxalement. C'est le calme étrange, épais, qui précède le saut.
— Grâce à mon lense, je vais donc vous rendre invisibles. Vous pourrez passer à travers les obstacles, la frontière y compris.
Je fixe le lense. Un cercle minuscule, incrusté dans sa tempe gauche, entouré de veines fines comme des filaments d'or.
— Tous les objets que vous toucherez deviendront invisibles. Mais attention... mon lense ne vous permettra pas de passer à travers des personnes.
Un silence glisse entre nous.
— Vous pourrez vous voir entre vous. Mais si vous parlez, tout le monde entend. Compris ?
Nous acquiesçons. Un hochement de tête muet, presque rituel. Jeanne serre ses poings, puis les relâche. Axel ne dit rien, mais je sens son appréhension dans la tension de sa mâchoire. Moi ? J'ai l'impression que mon corps est là, figé dans ce moment suspendu, mais que mon esprit court déjà vers le mur, vers l'autre côté. Vers la Fresse.
L'homme reprend, plus vite :
— Bien. Alors commençons. À partir du moment où je vous aurai tous touchés, foncez vers le mur. Et surtout, ne vous arrêtez pas.
Un battement dans ma poitrine. Il ne semble pas particulièrement soucieux de notre survie. C'est presque technique. Clinique.
— Vous redeviendrez visibles au bout d'un moment.
Jeanne s'avance. Elle ne tremble pas. Elle a ce courage un peu sec, un peu râpeux, qui ne cherche pas à briller. Elle dit simplement :
— Ok.
Elle tend le bras.
L'homme tend le sien, la touche — et elle disparaît.
Littéralement. Elle devient un vide dans l'air. Un manque. Et pourtant, elle est toujours là. On entend son souffle. On perçoit le très léger frottement de ses vêtements contre sa peau.
— Donc là je passe à travers tout sauf les gens, c'est ça ? demande sa voix, sortie du néant.
— Exact, répond l'homme d'un ton las. Allez. Vite. On n'a pas de temps à perdre.
Il ne lui répond pas vraiment, en réalité. Il confirme, il pousse. Et aussitôt, il se tourne vers Axel. Une main. Un contact. Axel s'évanouit dans l'espace.
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Le lense
ParanormalDes mutations génétiques peuvent se produire dans notre corps. Il ne suffit que d'une seule particulière et c'est tout l'organisme qui s'emballe afin d'accueillir une faculté magique extraordinaire: le lense. Apprendre à le manier est vital car un m...
