Chapitre 31

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Une heure et demie, c'est court. Une heure et demie c'est court. Tu parles. C'est pourtant ce qu'elle avait dit. Ce que Jeanne avait lâché comme une évidence, presque avec un sourire. Comme si une heure et demie à flotter dans le ciel, le corps épuisé, le souffle court, l'estomac noué, n'était qu'un jeu d'enfant.

Mais elle n'est pas moi. Elle ne sent pas la douleur sourde qui pulse dans mes cuisses, mes mollets, mes épaules. Elle ne voit pas la manière dont mes doigts tremblent à chaque tentative pour réajuster ma posture sur la planche. Elle ne sait pas que chaque minute passée en hauteur est un combat mental contre la peur de tomber, contre l'ivresse du vide, contre ce lense que je commence à haïr.

La mer en dessous de moi est un abîme sans fin. Noire, profonde, mouvante. Les vagues forment des serpents argentés, leurs crêtes s'écrasant dans des éclats d'écume glacée. Une lumière grise filtre à travers les nuages : les deux soleils sont en train de se coucher, l'un lentement, rouge et lourd, l'autre déjà à demi dissimulé à l'horizon. Le ciel entier semble baigner dans une lumière d'apocalypse. Mon lense est apparement réglé comme eux car il devient de plus en plus difficile à maîtriser.

Le souffle du vent est plus violent ici. On est haut. Trop haut. Chaque rafale me rappelle qu'une simple erreur, une faiblesse, une seconde d'inattention, pourrait m'envoyer tout droit dans les flots. Et là, personne ne viendra me chercher.

Axel parle. Il ne s'arrête pas. Une logorrhée nerveuse, presque mécanique. Des anecdotes, des souvenirs, parfois des mots qui n'ont aucun lien logique. Il fait ça quand il a peur. Mais sa peur devient oppressante. Ses mots sont des bruits parasites qui cognent dans ma tête fatiguée. Je n'ose pas lui dire de se taire. Alors je serre les dents. Je fixe un point à l'horizon. Et j'essaie de ne pas céder à mon cerveau qui me dit de m'effondrer. Le problème, c'est que quand mon cerveau veut quelque chose, il l'a. 

Je sens que mon corps lâche. C'est subtil d'abord. Les paupières qui s'alourdissent. Le dos qui se cambre. Les genoux qui cèdent légèrement. Puis ça devient plus clair : mes pensées deviennent floues, ma vision tremble. L'océan semble grimper vers moi, ou est-ce moi qui tombe ? Je ne sais plus. Je n'ai plus la force de vérifier. Une alarme sonne quelque part dans ma tête, mais elle est étouffée. Je m'enfonce dans une brume molle et silencieuse.

Puis tout bascule.

Une voix hurle. Un cri que je reconnais même à travers le brouillard.

– Sohan !

C'est Axel. Il me secoue. Je sens sa main agripper mon bras, puis ma joue claque sous une gifle sèche.

– Sohan, reste avec moi !

Je cligne des yeux. L'air me brûle. Mon cœur bat à toute vitesse, comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Puis un choc. Brutal, mais amorti. Je suis plaqué contre quelque chose de rigide. Je reconnais l'odeur de Jeanne. Elle nous a rattrapés. Mon corps est attaché au sien. Son engin volant est plus stable, plus solide. Axel est devant moi, sanglé à la structure.

Je n'ai pas la force de parler. Je lève juste un pouce faiblement. C'est tout ce que je peux faire.

– C'est bon, il est conscient ! crie Axel à Jeanne.

Puis plus rien. Le sommeil m'emporte sans demander mon avis.

***

– TERRE !

Le cri me transperce les tympans. J'émerge d'un coup, les yeux collés, le corps ankylosé. Je respire difficilement, comme si l'air était plus lourd ici. Devant moi, des collines ocres se dressent, zébrées de cicatrices, brûlées par des impacts. Pas un arbre, pas un oiseau. Juste de la terre sèche, crevassée, malmenée.

Le lenseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant