La montagne aux Mille Arêtes n'était pas haute. Depuis sa pirogue, Eljad ben Samora en avait aperçu les sommets rocailleux, au gré des courbures d'un fleuve toujours plus bas. Les roches d'un gris dur émergeaient derrière une végétation disparate, encore verte malgré le temps sec. On avait visiblement défriché, mais cela avait provoqué entre les arbres une intense repousse de lianes et autres plantes grimpantes. Le chantier devait être tout proche à présent.
Ce qui fut confirmé par le Sozyès qui pilotait l'embarcation :
« Ça y est ! On y est ! »
Il cracha sa racine de réglisse par-dessus bord - habitude qui avait exaspéré Eljad tout au long du voyage - et manœuvra encore une minute. Enfin, derrière une avancée de racines et de branchages étendus au-dessus de l'eau, parut un ponton aux pilotis apparents. Cependant le niveau du Tiwawa était tellement bas qu'il ne fut pas nécessaire d'y débarquer. La pirogue grimpa légèrement sur la berge et tous descendirent.
Tandis que son frère ramassait les paquetages, Eljad s'étira et regarda autour de lui avec excitation. De nombreuses autres embarcations s'alignaient plus en hauteur, sous un grand toit rudimentaire. Au-delà des arbres résonnaient des bruits sourds, des coups de pioche, des cris et des appels.
Les trois Sozyès remontaient déjà vers le ponton. L'un d'eux se retourna, tout sourire :
« Allez, venez ! Il faut s'enregistrer et recevoir les consignes ! »
Eljad et Attia les suivirent à pas lents. Au bout du ponton se dressaient trois cabanes rondes, occupées par une dizaine d'individus pour la plupart coiffés d'une sorte de chapeau conique - des responsables ou des régisseurs, certainement. Derrière s'alignaient des huttes, dans un désordre de troncs coupés, de monticules de pierres et de grandes plantes grasses.
Soudain inquiet à la perspective du travail physique, Eljad souffla :
« Qu'est-ce qu'on fait ? S'ils nous affectent à un poste, on aura du mal à vérifier l'étendue des galeries ! »
Attia réfléchit, les yeux plissés.
« C'est tout le contraire. Ça va nous permettre de nous y infiltrer sans risque. Et nous saisirons toutes les occasions de fureter. Il s'agit seulement de vérifier que tout correspond aux plans du Moine Mystérieux, au moins dans les grandes lignes. Quelques jours nous suffiront. Puis nous repartirons discrètement. »
°°°
Olfiyûr Ruisseau d'Argent tapota la grille avec mauvaise humeur.
« Et ça, tu avais oublié de nous le signaler ? Ou on est censés passer au travers ? (Il se pencha pour scruter le tunnel obscur, de l'autre côté des barreaux. Sa voix résonna : ) Tu es sûre que c'est bien un égout, d'ailleurs ? Il n'y a rien qui coule... presque rien. »
Nilani prit le temps de mettre pied à terre avant de répondre, et Fuzal l'imita. La jeune femme avait insisté pour descendre avec les chevaux dans le fossé, en raison des panthères qui infestaient la zone. Elle s'approcha à son tour de l'entrée.
« Je sais ce que je dis, je suis déjà passée par là plusieurs fois. C'est une sortie secondaire, qui est quasiment à sec en cette saison. Mais en période de pluie, c'est presque impraticable. Pour ce qui est de la grille, ce n'est pas un problème, elle s'ouvre de l'intérieur.
- De l'intérieur ? grinça Shand-Zang. Et qui va l'ouvrir ? Moi je ne passe pas. »
Il approcha sa tête du quadrillage métallique, mais il était évident que sa large carrure ne le franchirait pas. De même le Chasseur tenta de s'y insinuer et renonça rapidement.
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Complainte d'une fresque oubliée
AdventureUne terre, deux peuples. Un nouvel affrontement se profile entre Sozyès et Farles. Les premiers règnent sur presque tout le continent ; les seconds, venus de par-delà l'océan, entendent le conquérir. S'ensuit une lutte acharnée pour la domination d...
