Chapitre 2

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Je m'asseya au fond de la salle, essayant de ne pas me faire plus remarquer, à côté de la fenêtre.

-Problème de chaussure ?

-C'était Semelle.

Ma meilleure amie me regarda, incrédule, et pouffa de rire.

-Hey ! Ce n'est pas drôle !

-Je t'imagine à quatre pattes dans ta chambre en train d'essayer de récupérer ta chaussure devant un Semelle totalement excité ! Ahahaha !

Je fis mine de faire la moue, mais en vérité, j'avais moi aussi envie de rire. Comme tous les Lundis matins, Clémence ria de la manière où j'ai réussi à trouver cette fameuse Converse.

-Je vous rappelle que vos oraux sont très importants pour votre baccalauréat ! N'est-ce pas ? Dit mon professeur de Français, avec son célébrissime tic de langage.

-Monsieur ! C'est dans un mois !

-Les oraux se préparent de suite Monsieur Dubois ! N'est-ce pas ?

Joachim Dubois était le plus flemmard des élèves du lycée. C'est peut-être pour cette raison qu'il a choisi la filière L. Je me souviens de lui quand nous étions en Primaire. On était dans la même classe et il en pinçait pour Emilie. Ça a duré 4 ans, et le jour où il s'est décidé à déclarer sa flamme (j'ai appris quelques jours après qu'il s'entraînait avec les peluches de sa petite sœur), il est venu me voir. Oui, moi. Il s'est trompé de personne, pensant que j'étais Emilie. J'étais très surprise sur le coup, mais quand il a réalisé son erreur, il est devenu blanc comme neige, n'osant plus dire quoi que ce soit et est parti se réfugier dans les toilettes. Ce soir là, on avait bien rigolé. Enfin, surtout mes parents, Damien et Em ! En même temps c'était très vexant qu'on me confonde avec ma sœur ! Je me souviens d'avoir regretté de n'avoir rien dit. J'aurais dû répondre un magnifique ''Oui !''avec mon plus grand sourire rien que pour embêter Em. Mais je me suis dis que ce serait injuste pour Joachim. D'ailleurs, on ne s'est plus du tout parlé depuis. Quand il a vu qu'on était dans la même filière, il a regardé 30 fois la liste des classes pour bien vérifier laquelle des jumelles Salvatory j'étais.

-Tout le monde ne s'y prend pas à la dernière minute ! N'est-ce pas ? Prenez Mademoiselle Salvatory par exemple !

Toute la classe se tourna vers moi.

-Elle est arrivée en retard car elle était plongée dans ses livres de Français ! N'est-ce pas ?

-Hum...je...

Je détestais ça. Parler à l'oral, devant plein de gens. Je déteste être le centre de l'attention, et ça depuis toute petite. Je me cachais derrière Emilie en fait. Elle, elle adorait faire ce genre de choses. Aux réunions familiales, elle parle avec les adultes, débat, donne ses idées, pousse à la réflexion. Moi, je joue à faire des avions en papier avec les petits ou faire la maîtresse avec mes charmantes cousines. Finalement, Emilie et moi, c'est comme les boîtes de Mme Shermansky. On se ressemble à l'extérieur, mais pas à l'intérieur.

-Retrouvez la parole pour vos oraux Mademoiselle Soraya ! N'est-ce pas ?

-Oui Monsieur...

Je sortis de la salle avec Clémence, direction le self. Mon endroit préféré. Niveau nourriture, j'aime tout ce qui se mange ! Emilie, elle, est allergique aux arachides, aux huîtres et à la cannelle. C'était un enfer pour la faire manger et à chaque fois, c'est moi qui mangeais ses gâteaux apéritif, ses plateaux de fruits de mer et la plupart de ses desserts. Heureusement qu'à la cantine, elle peut manger sereinement. Comme tous les Lundis midi, nous avons du riz avec du steak haché. Comme tous les Lundis midi, les Secondes mangent en même temps que les Terminales, ce qui fait que Clémence et moi mangions dans un coin reculé de la cantine, loin des post-collégiennes qui se remaquillent et qui parlent du ''garçon qui ne m'a pas recontacté malgré tous les messages''. Maman disait qu'on était aussi passées par là. Je ne me rappelle pas avoir été une peste voulant la Terre entière parce que j'étais devenue une lycéenne. Damien avait beaucoup acquiescé que si, Emilie et moi étions comme ça.

Mais CE Lundi midi là, quelque chose brisa le rituel. Un groupe de garçons de Première en survêtements avait pris notre petit coin tranquille. Je pris Clémence par le bras.

-Viens Clem, il y a une table de libre là bas !

-....ma...TABLE !!

Clémence partit en furie et posa bruyamment son plateau sur SA table, faisant sursauter quelques garçons attablés.

-Un problème ? Dit l'un des garçons, celui qui avait l'air plus futé que le reste de la bande.

 -C'est toi le souci. Répliqua Clémence.

-Ah ouais ?

-C'est une table privée ici.

-Tu rigoles ou quoi ? Tout ça pour une table ? Mais t'as quel âge ? Se moqua un autre.

 Je sentis mon amie bouillir de l'intérieur. Inutile de préciser que Clémence est très attachée à tout ce qui est ''rituel'' et le vol de sa table fétiche du Lundi midi ne faisait pas exception. J'arriva à la rescousse des ''je porte un survêt' mais n'ai jamais fait de sport de ma vie'', voulant éviter une scène dans le self. Je posa ma main sur l'épaule de mon amie.

-Héhéhé pas de panique ! Finissez tranquille, on va ailleurs !

-Je te reconnais ! C'est toi qui m'a dépanné d'un mouchoir l'autre jour ! S'écria le premier garçon.

-Heu...je ne crois pas non !

-C'est vrai ? J'étais sûr que c'était toi pourtant...

Clémence prit son plateau et adressa son air le plus hautain.

-Sora a une jumelle, c'est sûrement elle que t'as vu. Je laisse passer pour cette fois, mais la prochaine fois que tu marches sur mes plates-bandes, tu vas le regretter.

Clémence partit vers une table de libre. Je souris, un brin gênée aux garçons, et partit rejoindre mon amie.

-T'abuses quand même ! Pour une table ! On n'est plus au collège !

Clémence ne répondit pas et mâcha son pain telle une vache ruminant l'herbe fraîche d'un Lundi matin. En mangeant mon riz, je réalisa qu'il n'avait pas le même goût que d'habitude. Je me sentis étrange, et je fut munie d'un drôle de pressentiment. Non, ce Lundi n'était pas comme les autres et mon cœur battu la chamade en pensant aux choses qui allaient avoir lieu, aux choses inhabituelles pour un Lundi normal.



Gardien [Terminé]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant