Harps
Adossé contre l'encadrement de la baie vitrée, j'avais une vue imprenable sur les deux balèzes que Matt avait oublié au ranch avant de s'éclipser je ne savais encore où. Malgré toutes les merdes, il continuait de se la jouer solo avec ses secrets qui mettaient le club en danger. Il ne semblait pas comprendre que nous étions dans la même galère et qu'associer nos forces aurait pu nous donner un avantage sur l'ennemi. Au lieu de cela, il nous flanquait deux nounous pour nous surveiller et nous maintenir bien loin de ses petites affaires. Et ces gars étaient des bêtes de force avec lesquels il fallait bien réfléchir avant de s'y frotter.
Le premier se nommait Call. Impossible de lui donner un âge. Cheveux courts grisonnants, yeux bleus de glace. Il aiguisait paisiblement un couteau à découper des bœufs depuis une heure. Le cul posé sur le bord de la terrasse, il levait son regard dès qu'il percevait un minuscule insecte en mouvement ou quand la mioche se retournait sur le transat. De temps à autre, il bouffait un cookie spécial maison que lui avait apporté Betty puis se remettait à aiguiser.
Le second était un animal. Enorme, tout en muscle. Un certain Dimitri si j'avais bien compris. Clint avait tenté de lui faire la causette mais le gars était plus fermé qu'une huître. Mon pote ne put réussir à obtenir aucune parole. Finalement, il s'était éloigné pour retourner à sa partie de billard.
Une fois, j'avais entendu le son de la voix de ce gorille quand il discutait avec le cinglé. La seule certitude était qu'il parlait russe et son audition fonctionnait parfaitement.
Je ne savais pas d'où sortaient ces mecs, mais ce n'étaient pas des tendres. Discrets, observateurs, ils ne se fiaient à personne. Ils étaient surentraînés et bien plus équipés qu'un soldat de l'armée. À eux seuls, ils pouvaient faire bien plus de ravage que vingt de mes gars. Le cinglé savait choisir ses équipiers.
Le tas de muscles arrêta pour la énième fois de taper comme un forcené sur le sac de boxe qu'il avait pendu sur l'une des poutres de la toiture de la terrasse. Il prit sa bouteille d'eau pour boire quelques gorgées et reprit son entraînement avec plus de vigueur.
Ce molosse n'était pas humain. Le soleil ne tarderait pas à se coucher et cette montagne buvait depuis près de deux heures son eau additionnée de cachetons. Pas un vertige. Rien. Quand je pense qu'il m'avait fallu trois gorgées pour m'effondrer dans les rosiers...
Jex et Lan me rejoignirent pour observer les deux potes du cinglé. Ils étaient aussi penauds que moi. Je leur fis signe de me suivre et nous nous isolâmes dans la cuisine.
- Tu ne t'es pas trompé de boîte ? demandai-je à Lan. J'ai l'impression que le cacheton décuple ses forces.
- Non, je t'assure... répondit Lan.
- Il est peut-être immunisé... supposa Jex.
- Comment est-ce possible ? réfléchis-je.
J'appuyai mes mains sur le rebord de l'évier.
- Je n'en sais rien... J'ai mis quatre comprimés...
Et dire que je n'avais eu droit qu'à un seul...
- Bolder a mis tous mes champignons dans les cookies du grisonnant, dit Jex avec un air écœuré. Quel gâchis...
Je me tournai vers mon frère qui semblait avoir retrouvé ses esprits.
- Tu n'as pas intérêt à retourner voir cet ensuqué d'indien, l'avertis-je menaçant.
- T'inquiète, mec. C'était juste un moment d'égarement quand j'ai vu l'état de la bécane.
- Mouais, répondis-je pas très convaincu. En attendant, garde dans ta mémoire que je ne veux plus te voir planer au-dessus des nuages ou je te fous des plumes dans le cul à toi aussi.
Dans mon milieu, la drogue était chose courante et j'avais vu bien trop de personnes plonger dans cette merdre pour accepter qu'un de mes gars se shoote à ces conneries. Je comprenais que mon pote pétât les plombs avec sa démone de frangine. Mais il fallait qu'il trouve un autre exutoire, comme creuser une tombe, préparer un échafaud, couper du bois pour un bûcher. S'il lui fallait des idées, ma tête en foisonnait des bien pratiques.
Je me redressai car j'avais pris la décision.
- Ok, nous emploierons la force.
Jex se décomposa et Lan perdit ses couleurs.
- Attendons encore un peu, proposa Jex dans l'espoir que j'abandonne mon idée.
- Nous n'avons pas de temps. Veux-tu que ton frère revienne ? demandai-je, sachant pertinemment qu'il ne souhaitait plus revoir le cinglé dans son paysage.
- On va se faire défoncer, me répondit-il, complètement anéanti.
- Prez, nous ne sommes pas assez nombreux, ajouta Lan.
Je regardai Lan. Il n'était pas un dégonflé mais il était clairvoyant.
- Lan, tu rassembles tous les gars qui se trouvent au ranch. Nous ferons deux équipes. L'un s'occupera du grisonnant, l'autre du molosse.
- Nous allons crever des pires des façons... gémit Jex en observant par la fenêtre de la cuisine.
Lan quitta la pièce et je me rapprochai de mon ami. Le molosse frappait et frappait encore son sac de boxe, qui s'était un peu déchiré. Du sable commençait à s'échapper pour s'écraser sur les dalles de la terrasse.
Sur quel réseau ces dangereux psychopathes avaient-ils été recrutés ? Se pourrait-il qu'ils soient dopés avec des stéroïdes anabolisants ?
- Kally est sur le transat, me fit remarquer Jex. Que fait-on ?
J'avais oublié la démone qui profitait des derniers rayons de soleil. Elle devait dégager rapidement. Nul besoin qu'elle soit témoin de violence.
- Demande-lui de te chercher une bière.
Jex ricana.
- Sérieusement mec, tu penses qu'elle va lever son cul pour me servir ? demanda-t-il.
Effectivement, elle se moquerait certainement de son frangin et les chances qu'il terminât dans la piscine voisineraient le cent pour cent.
- Propose-lui un restaurant. Elle ne se doutera de rien et elle ira sagement dans sa chambre pour se changer.
- Mouais... Je vois que tu la sous-estimes encore..., dit-il très las en s'éloignant. Elle profitera de la situation pour concocter un truc démoniaque.
Putain, Jex et son optimisme ! Que pouvait-il encore arriver de plus grave que cette sorcière ne nous ait déjà fait ? Même la boîte de Pandore avait ses limites, non ? Et puis, elle était au ranch, entourée d'une vingtaine de gars, prêts à la pendre à un chêne bien robuste. Son règne avait pris fin. Au moindre écart, elle terminerait à l'échafaud et je n'aurais aucune pitié pour faire rouler sa grosse tête dans le panier.
Pour l'heure, il fallait se concentrer sur les deux bêtes de la terrasse et s'en débarrasser, sinon je ne pourrais jamais rejoindre Jack et Sax. Et il était inconcevable que le cinglé retrouvât Torres. Avec toutes les difficultés que nous avions eues pour l'extirper du champ de bataille, nous ne pouvions laisser l'enfoiré lui mettre le grappin dessus. J'avais besoin de réponses et sa coopération était primordiale.
Je vis Jex s'approcher de la mioche et murmurer à son oreille. Elle lui sourit et l'embrassa sur la joue. Puis elle se leva rapidement du transat pour filer en direction de la maison.
Je souris. Les femmes n'avaient aucun secret pour moi et la sorcière n'était finalement pas bien différente.
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A pretty calamity
RomanceLui, c'est Harps. Il est le Président du club des bikers Black Wolves. Il mène ses petits affaires bien tranquillement dans les terres du Middleton Wassep. Elle, c'est Kally. Elle est entrée dans sa vie comme un boulet. Elle est timide, souriante...
