Chapitre 54

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Kally

Assise sur le canapé en cuir du salon, comme me l'avait gentiment « demandé » mon frère Matt, je finissais le verre de jus d'orange. Un silence pesant régnait dans la pièce. Pas même le bourdonnement d'une mouche.

Les bikers alignés le long du mur avaient tristes mines. Sur leurs visages, ils portaient les blessures d'un combat d'une extrême violence : bosses, coquards, coupures, lèvres enflées et fendues. Leur petite rébellion avait vite été réprimée. Mais à quoi s'attendaient-ils ? Pensaient-ils que les hommes de Matt ne riposteraient pas ? Que la cavalerie n'arriverait jamais ?

Mon cœur se serra en observant Jex. Le front appuyé contre le mur, il semblait au plus mal. Matt avait toujours été très sévère avec ses incartades. Le moindre écart de conduite et la sanction était terrible. Une fois, notre aîné lui avait même déboîté l'épaule. Les hurlements de mon frère Jex restaient encore aujourd'hui ancrés dans ma mémoire.

Avec le recul, je pensais que la sévérité de ces châtiments était peut-être destinée à m'encourager à filer droit. Ne désirant pas infliger de telles punitions à sa petite soeur, Matt avait choisi de traumatiser Jex et son stratagème avait fonctionné. Pendant des années, j'avais évité de me frotter de près à son courroux, préférant jouer en finesse toute infraction aux lois du manoir.

Je soupirai. Jex aurait dû convaincre ses potes de ne pas défier les hommes de Matt. Leur situation s'était finalement aggravée. Quand l'ennemi était puissant, mieux valait s'en faire un allié. Règle numéro... je ne savais plus trop...

Je me levai et Call se décolla du mur pour me fixer. Ses yeux étaient d'un bleu translucide. Sa couleur peu commune avait le pouvoir de vous tétaniser. Ce gars transpirait la dangerosité.

- Puis-je prendre une douche, s'il te plaît ? demandai-je avec respect. Avec cet individu, un vieux réflexe d'usage de formules de politesse refit surface.

Il me fixa un moment puis il hocha la tête et se replaça contre le mur. Je passai devant Jack installé sur une chaise, tout occupé à pianoter sur son téléphone.

Sans attendre, je filai à l'étage et je rentrai précipitamment dans la chambre de l'épineux. Très fonctionnelle, la chambre ne contenait que peu de meubles : un lit, une table de chevet, un placard. Sur une petite étagère en bois, traînait un vieux cadre contenant un écusson avec inscrit « Président », ainsi qu'une paire de lunettes poussiéreuse. Se pourrait-il que l'épineux ait un autre endroit où dormir ? Il paraîtrait vraiment curieux que ses possessions ne se limitassent à ces maigres objets.

Je m'avançai vers la table de chevet. Jetant brièvement un coup d'œil à la porte, ma main agrippa la poignée du tiroir et tira. Mes lèvres esquissèrent un sourire moqueur. Le contenu ne m'étonnait guère. Une boîte de préservatifs éventrée. Le bougre avait semblait-il manquer de patience pour l'ouvrir correctement.

Ce qui attira mon attention fut un cahier d'enfant. Etonnant objet dans l'antre d'un biker aussi viril. Je le saisis avec soin et lus :

- Milaé Reiding.

Le prénom d'une petite fille était écrit sur la couverture. Piquée par la curiosité, je tournai les pages. En lisant rapidement quelques lignes, je compris que ce cahier était la correspondance entre deux jeunes enfants.

«Tu es fâché ? », « Non, tu sais bien. », « J'avais peur pour toi. », « On n'en parle plus. », « Ok. Je t'aime. », « Mouais »... « Demain, j'irai dans le tunnel. », « Papa a dit que c'était interdit. », « Papa n'est jamais là, alors je m'en fous. Et t'as pas intérêt à cafter. », « Emmène-moi alors ». « Pas question. Tu vas me ralentir avec ta patte. », « Tu avais dit que tu m'emmènerais un jour. Tu dois tenir ta promesse. C'est comme ça que tu deviendras un homme. Papa le dit toujours. », « Parle-moi plus de lui. Je ne compte pas pour lui. », « Tu sais bien que oui. Papa a peur pour nous. Je le vois dans ses yeux. », « Comment tu peux voir dans ses yeux alors que tu atteints tout juste sa taille. », « Je le vois car ses yeux sont tristes parfois quand il nous regarde. ».

Un bruit au rez-de-chaussée me fit sursauter. Je refermais précipitamment le cahier, consciente que je violais l'intimité de l'épineux.

En le rangeant dans le tiroir, je remarquai qu'une photo s'était échappée d'entre les pages. Je la saisis pour l'observer. Devant une moto, une femme souriait à un homme. Tout l'amour qu'elle lui portait se lisait dans ses yeux. Vêtue d'une jolie robe de printemps, ses pieds étaient nus dans la terre. Ses longs cheveux bruns cascadaient sur son dos fin. Elle rayonnait de bonheur.

Les traits du visage de l'homme rappelaient quant à eux ceux de l'épineux. À n'en point douter, il était son père. Même fierté dans les yeux, même sourire moqueur aux coins des lèvres, même charme dévastateur. Il tenait la taille de sa femme comme si elle était sa propriété. Tout l'amour qu'il lui vouait transparaissait aussi dans son regard, ses mains.

Deux êtres diamétralement opposés mais dont l'amour était puissant. Ils étaient l'incarnation de ces couples dont les histoires traversaient les millénaires. Un amour pur, cristallin qui faisait rêver les jeunes tourtereaux et rendaient nostalgiques les vieux. En un clic, le photographe avait immortalisé la preuve que cet amour existait, même si beaucoup d'entre nous ne le rencontreraient probablement jamais.

Deux enfants se tenaient près de leurs parents. L'expression du petit garçon ressemblait fortement à celle de l'épineux. Avec espièglerie, il tirait la couette de la petite fille. Tous deux étaient très jeunes, peut-être six ou sept ans. Mêmes tailles, des yeux verts fascinants, des traits fins et magnifiquement dessinés. À n'en point douter, ils étaient jumeaux.

Une seule ombre ternissait cette photo : alors que le petit garçon était de santé robuste, la petite fille semblait malade, s'appuyant péniblement sur une béquille. Sa jambe gauche et son bras droit étaient partiellement couverts par un manchon. Qu'avait-elle ? J'étais certaine que sa santé était fragile et qu'elle luttait courageusement pour ne pas montrer sa douleur. Peut-être son frère tentait-il de la faire sourire en lui tirant gentiment les cheveux ?

Ni l'épineux, ni ses potes ne parlaient de l'ancien président du Club, comme si le sujet était tabou. J'imaginais que l'écusson dans le cadre devait appartenir à cet homme sur la photo. Quel terrible drame était-il arrivé ?

Je replaçai la photo dans le cahier et fermai le tiroir. Ses murs devaient renfermer des secrets qu'il serait peut-être plus sage de ne pas déterrer. Cette chambre dénuée de décorations et d'objets personnels cachait sans nul doute une tragédie.

Je m'avançai vers le placard et je fiscoulisser l'un des deux pans. Mes lèvres esquissèrent un sourire victorieux endécouvrant ce que je cherchais. À nous d'eux l'épineux !  

A pretty calamityOù les histoires vivent. Découvrez maintenant