Chapitre 44

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   KALLY

Jex me prenait pour une véritable écervelée ? Pensait-il que son air de conspirateur m'ait échappé ? Il se tramait quelque chose chez la tribu des bikers et un peu d'animation dans la morosité de cette prison ne nous ferait pas de mal ! Je mourrais d'ennui, allongée pendant des heures au soleil. Enfermée dans l'enceinte du ranch, la vie était semblable à celle que menaient autrefois les prisonniers d'Alcatraz. Il ne manquait plus qu'une tenue à rayures noires et blanches pour me rappeler que je purgeais une peine à perpétuité pour insubordination.

Je soupçonnai Jex et l'épineux de vouloir se soustraire de la vigilance des deux copains de mon frère Matt. Alors que je pensais que ces derniers me surveillaient, leurs comportements me suggérèrent qu'ils épiaient le moindre geste de l'épineux et de ses potes. Peut-être était-ce à cause de la disparition de Torres ? Celui-ci s'était volatilisé, ainsi que mon ami Jack et l'enforcer Sax.

J'enfilai un short beige, un caraco crème et des baskets. Tenue adéquate pour piquer un sprint dans le cas où la situation dégénèrerait. Règle de mon manuel de survie : toujours se tenir prête pour prendre ses jambes à son cou.

Je m'agenouillai et attrapai la petite boîte sous le lit. À l'intérieur, un pistolet à impulsion électrique. Le terrible taser de ma tante Gore. Un soir, elle avait paralysé Jex qui avait tenté de se faire la malle par la fenêtre de sa chambre. Elle m'avait entraînée dans le jardin pour me cacher dans un arbuste et nous avions attendu. Deux longues heures où les bêbêtes avaient grimpé sur tout mon corps. Deux heures où ma peau avait gratté et s'était couverte de boutons. Puis qu'en enfin Jex avait passé ses jambes, tante Gore avait chuchoté : « Aux grands ennuis, les grands remèdes », puis elle avait appuyé : deux aiguillons se sont plantés sur le derrière de mon frère. La précision de ce tir avait placé ma tante dans le top dix des plus illustres tireurs de toute l'histoire. La petite fille que j'étais à l'époque était restée pantoise devant un tel exploit.

Pendu au rebord de sa fenêtre, Jex n'avait même pas hurlé. Pas un son n'était sorti de sa bouche. Je pensais que le chute du deuxième étage avait sans nul doute été plus douloureuse que les cinquante mille volts qu'il avait encaissés. Résultat de sa tentative pour rejoindre ses amis : un bras cassé, trois côtes fêlées et deux énormes hématomes sur le postérieur.

Bien plus tard, alors que mon frère avait fui le Manoir, j'avais usé du taser sur le grand barbu engagé par Matt. Il n'avait pas sourcillé. Pas même un chatouillement. En revanche, j'avais séjourné une semaine dans la cave, fraîche et sombre, avec pour seule compagnie une couverture qui grattait. J'avais eu le temps de méditer et un constat s'était imposé : l'erreur ne pardonnait pas.

Un cri de guerre fendit le silence du ranch, signe que l'assaut était donné. Je me précipitai hors de la chambre et je dévalai les escaliers avec le taser dans mes mains. Mais mes pas stoppèrent brusquement et mes yeux s'écarquillèrent devant le spectacle qui se déroulait devant moi. Un véritable film d'horreur, tel que « Massacre à la tronçonneuse ».

Six bikers gisaient déjà au sol. Parmi eux, Lan était étalé de tout son long sur les dalles de la piscine. Le grisonnant avait plaqué la tête de Bolder sous sa chaussure, en écrasant fortement ses joues. Ce dernier avait la bouche en cul de poule. Et pendant qu'il avait maîtrisé Bolder, sa grosse poigne avait saisi mon pauvre frère pour le suspendre comme un poulet en lui filant des claques en cadence. La tête de Jex imitait le balancier de l'horloge. Les joues gonflées et rougies, Jex tentait certainement de ne pas perdre connaissance.

À l'opposé, triste tableau. Le jardin était complètement saccagé. Sylver tentait d'extirper sa tête qui était passé au travers d'une chaise en plastique, pendant que Clint titubait, le cuir chevelu couvert de sang mêlé à de la terre. Binny le prospect avait un drôle d'air et une incisive manquait dorénavant à son sourire perdu. Gary était avachi sur un sac de frappe éventré, le pantalon baissé sur ses chevilles. Adam gigotait comme un asticot, suspendu à une poutre, accroché par un long poignard planté dans la ceinture de son pantalon.

Et l'épineux me diriez-vous ? Pauvre gars... Le grand russe avait saisi son cou et frappait sa tête contre celle de Spiner, comme des cymbales. L'épineux tentait désespérément d'agripper le poteau pour échapper aux grosses pattes de Dimitri mais il mollissait comme un spaghetti trop cuit.

Je vous avais bien dit que l'erreur ne pardonnait pas. J'espérais que la petite tribu de bikers apprendrait dorénavant à mesurer la force de ses adversaires. En quittant le ranch, Matt n'avait pas laissé de simples gentils petits toutous pour protéger ses arrières. Les gars étaient des hommes entraînés au combat et à la survie. De véritables tueurs, sans une once de pitié, programmés pour gérer toutes les situations. Leur détermination surpassait la douleur.

Ils ne devaient pas avoir de véritables vies. Faisaient-ils partis de cette sinistre machinerie qu'était le réseau dont Matt appartenait ? Ces hommes étaient peut-être nés pour servir les intérêts d'une poignée d'individus qui croulait sous le pouvoir et la richesse. Mieux valait prendre la poudre d'escampette avant d'être saisi par la paluche d'un de ces gars.

Avant de quitter les lieux, je pris le taser et je visai le molosse qui tenait mon frère. Le regard de Jex s'agrandit et ses yeux semblèrent vouloir quitter leurs orbites. Je lui souris et j'appuyai sur la gâchette. Les deux aiguillons filèrent pour se loger l'une dans le dos du grand balèze et l'autre sur le front de mon pauvre frère. Jex convulsa puis devint tout mou dans les mains du grisonnant. La bête finit par le lâcher puis il se tourna vers moi en retirant l'aiguillon qu'il écrasa entre ses gros doigts. Menaçant, il avança lentement dans ma direction mais Bart surgit en courant pour le ceinturer. L'élan les précipitèrent tous les deux dans la piscine.

Jex commença à remuer sur le sol, mais il était complètement sonné par le choc du taser. Je jetai mon arme et je filai en direction de la maison avant que mon frère reprenne ses esprits. Je traversai le salon sans un regard pour la dizaine de bikers qui arrivaient en courant. Je me précipitai vers un véhicule noir avec vitres teintées qui stationnait devant la maison, attendant probablement la fuite de l'épineux. J'ouvris la portière et je grimpai à l'intérieur de l'habitacle. Je cherchai les clés et je finis par les trouver cachées dans le pare-soleil. Mais des pas sur les graviers de l'allée m'alertèrent que des hommes arrivaient dans ma direction. Craignant d'être épinglée alors que je touchais au but, je me jetai sur la banquette arrière et je fis basculer le siège pour me cacher dans le coffre, près d'une caisse de bois.

Au moment où je rabattais le siège, les portières s'ouvrirent et deux gars entrèrent précipitamment dans le véhicule pour démarrer sous les chapeaux de roues.         

A pretty calamityOù les histoires vivent. Découvrez maintenant