chapitre 30 : lover to ennemy

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En quittant sa chambre ce matin, Marjorie ne s'attendait pas à retrouver Russel dans la cuisine, un plateau dans les mains, droit comme un majordome, prêt à lui monter son petit-déjeuner.

Il eut un petit moment gênant pendant lequel il s'immobilisa, ignorant quoi faire alors qu'elle venait tout juste de faire tomber ses plans à l'eau en débarquant ainsi dans la cuisine. Lui qui avait prévu de la surprendre agréablement, se retrouvait à l'observer comme un grand timide sans trop savoir quoi faire avec son plateau dans les mains alors qu'elle le fixait, blasée et indifférente.

— Tu profites de l'absence de Flynn, Deb et des enfants pour venir me voir et me faire un petit-déj tout frais payé en catimini ? Ça ne joue pas vraiment en ta faveur, t'es pas d'accord ?

Russel lui adressa un sourire en coin, les joues rouges d'embarras.

— Je m'inquiétais pour toi.

— T'as pas à faire tout ça ! Et j'en veux pas de tes pancakes !

Elle lui passa sous le nez, quand quelque chose sur son plateau attira son attention. Marjorie revint sur ses pas en louchant sur les muffins au chocolat joliment disposés sur une petite assiette à dessert finement décorée.

— Je veux bien des muffins par contre !

Elle n'attendit pas d'avoir sa permission pour se servir. Russel la laissa faire sans oser dire quoique ce soit de peur de l'effrayer même si quelque chose lui disait qu'elle ne semblait plus avoir peur de lui.

Marjorie se hissa sur la chaise haute, de l'autre côté de l'îlot centrale, assise en face de Russel qui piqua le deuxième et dernier muffin dans son plateau et mordit dedans à pleine dent, imitant Marjorie qui n'y allait pas par petite bouchée.

— Je te le laisse si tu veux ! fit Russel en lui tendant la moitié de sa pâtisserie.

Il prit place lui aussi sur l'une des chaises haute et s'accouda au carrelage sans chercher à cacher le sourire qui fendit ses lèvres lorsque Marjorie se pencha sur l'îlot pour lui prendre son muffin des mains.

— Et sinon, t'es juste là pour me gaver de muffins ou t'as autre chose en tête ? lui demanda-t-elle après avoir avalé.

Russel haussa les épaules. Il n'avait pas de réponses exactes à lui donner puisque lui-même ne savait pas exactement ce qu'il foutait là. Il en avait juste eu envie et avait donc attendu de voir Flynn et Deborah partir pour s'introduire dans la maison. D'une part, il souhaitait s'assurer qu'elle allait bien après ce qu'elle avait vécu hier et de l'autre, s'excuser pour le comportement odieux qu'il avait eu envers elle lorsqu'elle était passée le voir chez lui.

— Je m'inquiétais, c'est tout !

— Je vais bien.

— Tes yeux disent le contraire ! T'as l'air... je sais pas... très en colère.

— Et il y a de quoi, non ?

— Bien sûr.

Marjorie termina d'engloutir son dernier muffin, avec l'impression de n'avoir quand même rien mangé. En quête de plus de nourriture, elle sauta de son tabouret, encore affamée et ouvrit le réfrigérateur. La journée d'hier, passée à dormir sous calmants, le ventre vide était une expérience qu'elle ne souhaitait pas revivre. Si Jonathan avait été là, il ne l'aurait certainement pas permis et l'aurait réveillé au milieu de la nuit pour la forcer à manger ne serait-ce que le quart d'un repas, comme avant.

Marjorie sentit les larmes lui monter aux yeux. En dépit de la colère qu'elle ressentait envers Jonathan, il y avait un manque irrépressible que personne ne pouvait combler et qui la mettait encore plus en rogne contre le père de Charlotte, et un peu plus contre elle aussi. Cette sensation indescriptible, ce besoin viscéral de le sentir tout près d'elle, elle ne parvenait pas à s'en défaire. C'était tel, qu'elle avait l'impression d'avoir un trou béant à la place du cœur. Un trou impossible à combler. Il était beaucoup trop grand, beaucoup trop douloureux et plus elle pensait à lui, plus il s'élargissait et plus il devenait grand, moins elle parvenait à ressentir cet amour qui l'avait fait tenir debout, l'enfouissant sous une tonne de rage et de frustration.

Jonathan Où les histoires vivent. Découvrez maintenant