ATTENTION : ce chapitre comporte des éléments de violence susceptibles de heurter la sensibilité de certains lecteurs. Merci de votre compréhension.
Esther inspira l'air frais et parfumé d'effluves de sel et d'orchidées. Une brise légère soufflait. Un grand soleil scintillait dans le ciel bleu sans nuages. Il était environ quatre heures de l'après-midi. La jeune fille savoura la sensation de chaleur sur sa peau. Elle se sentait de bonne humeur et commença même à chantonner un vieil air oublié. Elle ne savait même plus de quelle chanson il s'agissait. Une mélodie qui provenait des tréfonds de son enfance. Elle revoyait sa mère la chanter en faisant la vaisselle.
Elle chantonnait ainsi tout en parcourant les rues pavées de Rochefort. Elle descendit l'avenue principale, celle qui passait devant l'Eglise pour rejoindre les quais. Lorsqu'elle déboucha sur le port, elle jeta un regard au bâtiment sur sa gauche : il s'agissait du restaurant La Bigoudène. On pouvait sentir le parfum alléchant de galettes bretonnes et de cidre. C'était un établissement très apprécié des villageois. Mais ce qui avait attiré son attention n'était pas les effluves de nourriture, mais le monde qui se pressait sur le toit terrasse et devant l'enseigne. Ils regardaient tous en direction de la librairie. Esther se retourna : la petite boutique qui, d'habitude, recevait peu de visiteurs était le centre d'un attroupement. Les habitants se massaient en arc de cercle autour de la librairie. Le cœur d'Esther rata un battement. Ses inquiétudes se tournèrent aussitôt vers Edgar. Avait-il refait une chute dans ses escaliers ? Ou pire, une crise cardiaque ? Il avait plus de 80 ans, c'était plus que probable. Le cœur battant, elle courut pour rejoindre l'attroupement et demanda :
- Que se passe-t-il ? Est-ce qu'Edgar va bien ?
Quelqu'un lui répondit :
- Des Allemands sont venus pour l'arrêter.
- Quoi ?! Mais pourquoi ?!
- Ils l'accusent d'être à l'origine du coup du drap sur l'église. A mon avis ils ont dû le prendre pour cible parce qu'il a eu le malheur de prendre une satanée photo ! Un vieillard comme lui ! Comme s'il pouvait être une menace.
Esther se figea. Les Allemands l'accusaient LUI, d'avoir tout organisé. Mais c'était faux !
Une autre personne intervint :
- Ne dit pas ça. Tu devrais voir comme il se débat avec les boches qui sont venus le chercher. Je crois qu'il a réussi à leur mettre un ou deux coups de canne, ce vieux fou !
« Du Edgar tout craché » se dit Esther. La jeune fille se faufila au travers de la foule pour arriver en première ligne. Le spectacle qui s'offrit à elle confirma ce qui venait de se dire.
Edgar était au prise avec deux Allemands qui semblaient avoir du mal à le maîtriser. Le vieil homme était en position de défense, la canne en l'air, prêt à bondir sur le premier soldat qui s'approcherait de lui. Ces deux assaillants lui faisaient face. L'un, d'une quarantaine d'année, avait le regard le plus méchant et le plus agressif que la jeune fille ait jamais vue. Des sourcils noirs et épais ne faisait qu'accentuer cette impression. Il tenait dans ses mains un fusil, prêt à tirer si nécessaire. L'autre Allemand, une véritable armoire à glace, lui criait dessus avec animosité. Un troisième homme qu'Esther n'avait pas vu s'avança prudemment vers Edgar, paumes ouvertes pour montrer qu'il n'était pas armé. C'était un des officiers, le plus jeune. Il dit quelque chose à l'armoire à glace, probablement pour qu'il se taise car ce dernier ferma enfin sa bouche. Puis le jeune lieutenant fit des signes vers le vieillard pour tenter de le calmer. Il parlait dans un français parfait ce qui étonna la jeune fille. C'était bien la première fois qu'elle entendait sa voix :
- Monsieur, s'il vous plaît, calmez-vous.
- Qui est-tu pour me dire de me calmer ?! Tu fais le beau dans ton uniforme mais tu n'es qu'un gamin ! répondit Edgar avec hargne.
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Coeur-éclair
RomansEn mars 1943, malgré l'occupation, les jours s'écoulent avec une lenteur démesurée dans le petit village de Rochefort-sur-mer, en Bretagne armoricaine. Mais voilà qu'un nouveau régiment arrive pour prendre la relève et troubler ce calme sordide. Es...
