Chapitre 22

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Deux jours plus tard, il marchait sur le quai en emplissant ses poumons d'autant d'air iodé qu'il le pouvait. Il regardait autour de lui attentivement, cherchant un visage en particulier au milieu des autres. Il y avait cependant peu de monde. Une dizaine de passants, tout au plus. Soudain, un mouvement dans une petite ruelle sombre attira son attention. Il était là. Leonhard le suivit. Paul ne l'avait pas vu arriver. Il tournait le dos à l'officier tout en allumant une cigarette.


- J'ignorais que vous fumiez, fit le jeune allemand.

Paul se retourna et cacha aussitôt l'objet derrière son dos. En voyant l'officier, il se détendit et son visage afficha une sorte d'expression triomphante. Mais ce fut de courte durée car il se reprit aussitôt pour ne montrer qu'un air neutre et détendu. Il tira sur la cigarette et cracha de la fumée en expirant. Il s'appuya contre le mur derrière lui.

- J'ignorais que j'étais surveillé, répondit-il sarcastique.
- Je passais par-là, et je vous ai aperçu, expliqua Leonhard.
- Et vous êtes venu me voir de votre plein gré. Cela m'étonne.

Il n'avait pas tort. C'était l'officier qui avait dressé les limites entre eux. C'était lui qui lui avait clairement fait comprendre qu'il ne voulait pas qu'ils se parlent. Mais pourtant, c'était lui qui revenait.

- L'autre soir, pourquoi toutes ces questions ? demanda-t-il.
- Pourquoi CETTE question ? répondit Paul.

De toute évidence, il voulait s'assurer des intentions de l'officier.

- Je veux être sûr de vos raisons, expliqua le lieutenant.
- Vous cherchez à savoir si vous pouvez me faire confiance, comprit le jeune français.

Ils se fixèrent un moment, chacun essayant de voir si l'autre était sincère. Après un silence prolongé, Paul reprit d'une voix solennelle et très calme :

- Vous pouvez.

On sentait qu'il voulait vraiment convaincre le jeune homme. Mais comment être sûr qu'il ne lui jouait pas un mauvais tour ? Comment être sûr qu'il n'irait pas le dénoncer auprès de ses supérieurs ? Paul interrompit le fil de ses questions :

- L'autre soir, reprit-il, je voulais me retrouver en vous.

Leonhard haussa les sourcils, sans comprendre.

- Je pense qu'on se ressemble tous les deux, plus que vous ne le croyez, assura Paul.

Leonhard sourit face à cette remarque. Il eut un petit rire.

- J'espère ne pas avoir votre sottise, dit-il.
- Ni moi votre arrogance. Mais je pense que nous avons des valeurs communes.
- Lesquelles ?
- Vous respectez la vie. Vous protégez. Moi, je souhaite protéger les gens auxquels je tiens.
- C'est pour ça que vous embarquez votre frère dans vos combines ? Vous avez une drôle de façon de protéger les gens qui vous sont chers.
- Pour le coup, c'est lui qui a insisté, soupira Paul en passant une main dans ses cheveux. De ce côté-là, il est comme moi.

Il souffla une bouffée de fumée en l'air.

- Ah ! s'exclama-t-il comme s'il avait oublié quelque chose. Un autre de mes principes : j'ai des convictions et je tiens à les exprimer. Sinon, j'aurais trop peur de le regretter. Il n'y a rien de pire, pas vrai ?

Leonhard était bien d'accord. Les regrets sont des choses terribles. Qui de mieux placé que lui pour le savoir. Après toutes ses nuits blanches, ses réticences à se regarder dans un miroir... oui, il le savait mieux que quiconque, le regret pouvait détruire une personne. D'ailleurs, s'il continuait à nier sa véritable personnalité, il était persuadé qu'il serait condamné à dire adieu au bonheur. Le bonheur... il lui semblait ne pas en avoir éprouver depuis des années ! A quoi ressemblait-il déjà ? Quelles sensations provoquaient cette merveilleuse émotion ? Il ne le savait plus. Du moins, il n'en était plus sûr.

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