Chapitre 12

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Quatre jours après la mort du vieux libraire, sa fille Eléanore arriva à Rochefort, traînant une vieille malle à moitié défraichie derrière elle. Elle était maigre et légèrement bossue, ses cheveux grisonnants étaient attachés en un chignon quelque peu négligé. Ses lunettes rectangulaires semblaient asymétriques sur son nez aquilin. Ses yeux, assez petits étaient noirs comme ceux de son père. Elle portait un vieux chapeau de cuir qui paraissait s'être fait piétiner à plusieurs reprises. Tout en elle inspirait la tristesse et la mélancolie : de ses vêtements aux couleurs sombres et mornes à son expression lassée et morose. Eléanore était une femme d'une cinquantaine d'années, célibataire et sans enfants, qui était institutrice dans une école primaire à Brest. Esther n'en avait que peu entendu parler par Edgar. Elle savait juste qu'ils échangeaient de temps à autres par le biais de lettres mais qu'ils se voyaient très rarement. On la voyait parfois arriver au village pour passer Noël ou le Nouvel an avec son père mais cela restait anecdotique et n'était pas arrivé depuis quelques années. Les gens l'évitaient comme la peste. Certes, ils furent nombreux à lui présenter des condoléances mais ne cherchaient pas à pousser la conversation outre mesure. Esther les trouvait un peu durs. Comme si la perte d'un être cher était contagieuse ! Bon, il fallait admettre qu'Eléanore n'était pas très avenante. Elle-même restait silencieuse et ne cherchait pas à aller vers les autres. Mais après tout, qui aurait pu lui reprocher son manque de conversation. Elle venait de perdre son père tout de même !

- Elle a toujours été comme ça, déjà à l'école c'était une grande timide, lui avait soufflé sa mère le jour de l'enterrement lorsqu'Esther s'était étonné de son manque d'émoi.

Il est vrai qu'elle n'avait pas versé une seule larme. A ce moment, Esther s'était demandé si cette femme avait ne serait-ce qu'un cœur. Elle l'avait même trouvé un peu insensible.

- Ne juge pas les gens d'après leur apparence Esther, avait dit Marie.

- Mais quand même, avait répondu sa fille, elle n'a même pas l'air peinée ! Enfin, pas plus que d'habitude.

- Esther, tu ne la connais pas, peut-être qu'elle est davantage blessée que ce qu'elle ne laisse paraître.

Eléanore s'était installée dans le petit appartement de son père, au-dessus de la librairie. On ignorait encore ce qu'elle en ferait : allait-elle la reprendre ? Au fond d'elle, Esther l'espérait. Mais elle n'osait pas aller lui demander. D'une part parce que l'air sombre d'Eléanore et sa phobie du dialogue avec autrui l'avait toujours mise mal à l'aise. D'autre part parce qu'elle n'osait pas lui faire face. Lorsqu'elle était allée présenter ses condoléances avec sa famille, elle avait à peine osé la regarder dans les yeux. Une petite voix perverse dans sa tête n'avait cessé de la harceler en répétant : « c'est ma faute si ton père est mort, c'est ma faute ». Comment donc lui faire face ? Elle se voyait déjà vomir devant elle ! Sa mère avait pourtant insisté.

- Mais tu adorais travailler à la librairie, lui répétait-elle, tu pourrais lui demander de t'embaucher. Je suis sûre qu'elle acceptera. Après tout, elle va avoir besoin d'aide pour gérer la boutique.

- On ne sait même pas si elle va la garder, avait protesté la jeune fille.

- Et bien, va lui demander.

Non ! C'était hors de question !

Quant à ses amis, chacun réagissait à sa façon. Une semaine après les funérailles, Paul, qui était une vrai tête de mule, avait toujours en tête de venger la mort d'Edgar.

- N'insiste pas, avait clamé Esther. C'est non !

Allait-il écouter pour une fois ? Rien n'était moins sûr. Cela causait pas mal de tracas à la jeune fille. Si ce nigaud tentait à nouveau quelque chose, cette fois, il risquerait sa vie.

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