Chapitre 11

68 9 1
                                        

Esther regardait la librairie d'un pas hésitant. Cela faisait au moins une demi-heure qu'elle attendait devant la porte. Comment imaginer qu'en entrant, elle ne verrait ni n'entendrait plus jamais le vieillard lui donner des leçons ? Comment pouvait-elle imaginer qu'il ne serait plus là. Elle regarda les pavés : les traces de sang étaient encore visibles. Son cœur se serra et des nausées la prirent. Elle frissonna. Elle releva la tête vers la porte, prit une grande inspiration et entra. La petite librairie était sombre. Esther alluma la lumière et ressentit un grand vide malgré les grandes bibliothèques qui semblaient occuper tout l'espace. Elle s'attendait presque à entendre le bruit irrégulier de la canne du vieil homme sur le parquet et sa voix enrouée lui lancer un : « faut faire la poussière ! » . Elle sentit ses yeux la piquer. Non ! Elle ne pleurerait pas ! Pas encore ! Elle devait avoir un peu de contrôle sur elle-même. Si elle était venue c'était pour s'occuper de la librairie et faire en sorte que l'endroit ne tombe pas dans le chaos le plus total. Par respect et en hommage au vieux libraire, Esther tenait à s'occuper de ce lieu. De toute façon, la fille d'Edgar ne tarderait pas à arriver. Esther ne savait pas encore si elle lui demanderait de la réembaucher. Elle n'était plus sûre d'avoir envie de travailler ici sous les ordres de quelqu'un d'autre. Ce serait comme si ce n'était plus la même bibliothèque, ni le même travail. Elle venait aussi pour le vieil homme dont elle appréciait la compagnie malgré les geignements. Il avait été son confident. C'était l'une des seules personnes du village qui connaissaient vraiment la jeune fille, qui connaissait ses rêves... . Elle pouvait tout lui dire. Il savait à quel point elle rêvait de s'enfuir d'ici, de devenir écrivaine, de partir à la découverte du monde. Même son père et sa mère l'ignoraient. Même Anne et Madeleine n'en avaient jamais eu vent.

Esther se mit à épousseter machinalement les étagères. Elle fit tout le tour de la librairie sans ressentir la moindre once de fatigue ou le moindre ennui. Puis lorsque les meubles furent parfaitement époussetés, elle prit le temps de piocher au hasard quelques bouquins pour en admirer la reliure ou feuilleter quelques pages. Elle faisait toujours ça lorsqu'Edgar avait le dos tourné et qu'elle en avait assez de passer le chiffon ou trier des livres. D'ailleurs c'était lorsqu'elle les triait qu'elle ne pouvait échapper à la tentation irrésistible de s'arrêter sur un livre qui avait attirer son attention et de le parcourir. Dans ces moments-là, quand Edgar revenait dans la pièce, il la sermonnait en lui disant : « Du nerf jeune fille ! Ces livres ne vont pas se ranger par l'opération du Saint-Esprit ! ». Il se montrait intransigeant devant elle, mais lorsqu'elle revenait chez elle le soir, éreintée après avoir réorganisé toutes les bibliothèques, elle trouvait dans son sac, le livre qu'elle avait feuilleté plus tôt. Le vieillard avait toujours eu de petites attention pour elle.

Soudain, alors qu'elle était plongée dans ses souvenirs, elle entendit la clochette de la porte retentir, signe que quelqu'un était entré.  Quelle ironie ! Personne (ou presque) ne venait d'habitude. Et ce n'était que lorsqu'Edgar n'était plus là que la petite boutique recevait des visiteurs. Esther savait que les gens trouvaient le vieillard assez antipathique et casanier mais tout de même ! A croire qu'ils le fuyaient ! Elle pesta intérieurement. La jeune fille décida de ne pas en tenir compte. Elle reposa le livre qu'elle avait en main puis se retourna vers une autre bibliothèque d'où elle piocha un autre livre. Son cœur rata un battement. A la place du livre qu'elle venait de prendre, entre deux bouquins, un œil la regardait. Ce qui suivit, peut se décrire en deux temps :
premièrement, la contemplation. C'était le genre de pupille dont on ne pouvait assurer clairement la couleur. On aurait pu croire qu'elle était marron. Mais on pouvait également dire qu'elle était verte. Différentes nuances d'ambres, de jade et même de cuivres se mêlaient pour donner un résultat assez ... captivant. Esther eut l'impression de se trouver en pleine forêt au crépuscule ou dans une grotte éclairée par un feu crépitant. Voilà pour la première phase de réaction.
Pour ce qui est de la deuxième, elle peut se décrire en trois mots : rendre l'âme. Esther lâcha son livre, hurla de peur et par réflexe, envoya un coup de poing dans l'œil qui la fixait. Son propriétaire reçut le coup en jurant en allemand. « Est-ce seulement possible d'être plus malchanceuse ? » pensa la jeune fille. Elle voulut s'arracher les cheveux. Il fallait que ce soit un Allemand ! Mais bien sûr ! Ca n'aurait pas pu être un français ? Et que venait-il faire là, dans la bibliothèque du vieil homme qu'ils avaient froidement assassiné ?! Esther sentit la fureur couler dans ses veines. Son sang bouillonnait. Il n'avait rien à faire là ! Bien qu'elle fut en colère, une petite voix en elle lui souffla de ne pas rentrer en conflit avec un Allemand qu'elle avait agresser physiquement car au vue du nouveau régiment et des nouvelles règles mises en place, elle n'était pas sûre de ressortir indemne de la boutique. Cette pensée fit redescendre sa tension. Néanmoins, elle se munit d'un livre assez lourd au cas où elle en aurait besoin pour assommer l'Allemand, prit son courage à deux mains et contourna la bibliothèque. Elle fut encore plus désespérée envoyant qui elle venait de frapper. De tous les Allemands, il fallait que ça tombe sur lui. Un officier. Le lieutenant König, une main sur son œil, pestait en allemand. Esther n'avait aucune idée de ce qu'il disait mais elle devinait que ça ne devait pas être très sympathique. « Ces hommes sont assez fiers, surtout avec les femmes. Je crois que je vais devoir m'excuser en premier », pensa-t-elle. Cela lui arracha la langue mais elle réussit cependant à dire :

Coeur-éclairOù les histoires vivent. Découvrez maintenant