Kurage-Sensei se demandait si elle devait entrer ? Ou si elle devait ignorer la situation ?
Elle tendit d'abord sa petite main pour saisir la poignée, puis la replaça dans les plis de son kimono. Finalement, elle prit une profonde inspiration et ouvrit doucement la porte de l'arrière-boutique de l'apothicairerie.
La vieille femme entra dans les réserves de la boutique, passa devant les étagères de bouteilles soigneusement organisées et à travers les herbes qui séchaient accrochées au plafond. Elle se dirigeait vers une lumière, faible, qui rougeoyait derrière la dernière étagère au fond de la pièce. Son avancée s'arrêta lorsque ses épaisses chaussettes blanches atterrirent dans un liquide froid, épais, presque visqueux.
Elle baissa les yeux.
Bien que la pièce soit plongée dans la pénombre, ce liquide était plus sombre que l'obscurité.
Un adolescent d'environ seize ans était assis au milieu de cette flaque plus sombre que l'obscurité qui n'était rien d'autre que son sang. Il était vêtu d'un kimono léger et blanc ouvert sur un torse marqué de signes aijiro où saignait abondamment une coupure. Il tenait dans ses mains un wakizashi, dont la lame était enveloppée dans un tissu blanc. Ses épais cheveux noirs tombaient sur son jeune visage anguleux.
Kurage-Sensei et l'adolescent se regardèrent en silence pendant de longues secondes, avant qu'elle n'ose plaisanter :
— J'ai entendu dire que tu cherchais un Kaishakunin ?
— J'essaie de mourir honorablement, Sensei, déclara le garçon avec un visage qui dépeignait parfaitement sa haine de lui-même. Si j'avais besoin d'un Kaishakunin, je ne vous aurais certainement pas choisi. Vous êtes une terrible épéiste.
L'apothicaire hocha la tête. Accepter d'être traitée de terrible épéiste par un adolescent qui n'était jamais allé au front la rendit rapidement humble. Elle admit :
— Tu as raison, mon garçon. Je te couperais probablement la tête trop vite et la laisserais rouler au sol dans un irrespect total.
Elle s'attendait à une réponse sarcastique mais il semblait trop concentré pour continuer à plaisanter. Elle soupira et s'assit en tailleur face à lui, et lui dit :
— Tu sais, si jamais j'essayais ça, elle utilisa ses deux mains pour faire traverser un couteau imaginaire à travers son abdomen, j'aimerais que tu sois mon Kaishakunin. Je parie que tu serais formidable.
— Évidemment, marmonna l'adolescent agacé, mais cela n'arrivera pas car je vais mourir aujourd'hui. Il s'assit aussi droit que possible et ajouta : et je souhaiterais le faire en silence, si possible !
L'apothicaire abandonna ses tentatives et regarda pensivement la blessure que le garçon s'était déjà infligée avant son arrivée. Cette blessure était sensée l'éventrer mais elle était déjà en train de guérir lentement.
— Combien de fois as-tu déjà essayé aujourd'hui ?
— Deux fois, répondit-il d'un calme désarmant.
— Jamais deux sans trois, déclara Kurage-Sensei, peut-être que tu devrais essayer encore une fois ? Tu pourrais au moins arriver à tomber dans les pommes. Ce serait mieux que rien, n'est-ce pas ?
Le garçon saisit l'épée courte et s'apprêta à planter à nouveau la lame à l'endroit exact où ses entrailles cicatrisaient. Avant qu'il ne puisse le faire, la vieille femme s'écria :
— Attends ! Peut-être que tu devrais écrire un poème avant ! Tes ancêtres l'ont tous fait avant de réussir leur coup. Veux-tu que je t'en récite un ? Pour t'inspirer !
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LE MOIS DU VIDE
FantasiaLes brumes bleues de l'archipel Indigo murmurent que le retour du Mois du Vide est inévitable. Cette période redoutée est une épreuve de taille pour Nara, la leader désignée de la rébellion Aijiro. Alors qu'elle s'efforce de coordonner la résistance...
