10 - KURAGE

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Les impératrices avaient changé leurs palais de place plusieurs fois avant de disparaître avec eux ; la boutique de la famille Kurage, elle, n'avait jamais bougé, ni jamais disparu.

L'Empire, la paix, la guerre, la colonisation, la République ; elle avait tout vu passer.

L'apothicairerie se trouvait dans la rue la plus passante du Quartier Ouvert et y servait souvent de repère aux insulaires de toutes les communautés. De par son ancienneté et de par sa notoriété, la plupart des anciens la connaissaient et la recommandaient aux plus jeunes. Pourtant, l'établissement n'était pas facile à trouver. Il ne possédait pas de vitrine clinquante et, lorsque la brume de mer s'emparait de la terre, sa devanture de bois sombre y sombrait tel un navire fantôme.

Contrairement à son magasin, Kurage-sensei, héritière de ce business ancestral, ne passait jamais inaperçue - même pas à travers l'épaisse brume de ce milieu de matinée. Alors qu'elle descendait la rue principale du Quartier Ouvert, on ne voyait qu'elle. Vêtue d'un kimono rose éclatant, elle portait sur la tête un couvre-chef digne d'une réplique presque parfaite d'une méduse flottante. Les Aijiro qu'elle croisait sur son passage baissaient respectueusement la tête et les visiteurs du quartier ne manquaient pas de s'écarter poliment de son chemin.

La vieille femme marchait à tous petits pas, proportionnels à sa taille, mais d'une cadence si rapide que peu pouvaient la suivre. Ce jour-là, elle tenait contre sa poitrine une boîte enroulée dans un tissu rouge brodé d'arabesques dorées.

Lorsqu'elle arriva devant la porte de sa boutique, l'expression de son visage subtilement ridé passa de concentrée à concernée. Car la porte était entrouverte et la clochette qui annonçait l'entrée des clients ne cessait de tintinnabuler.

Kurage-sensei fronça ses sourcils presque inexistants. Elle connaissait sa boutique comme on connaissait un ami avec qui on avait grandi. Elle pouvait ressentir lorsque cet ami était tranquille et lorsque cet ami était tracassé. Et son ami n'était pas tranquille. Elle serra la boîte un peu plus fort contre elle et entra, sur ses gardes, dans le magasin.

— Mizuki ? appela-t-elle sa vendeuse, qu'elle avait laissée seule afin de s'absenter pour récupérer une commande de thé des sables mouvants sur l'île d'Ankabut. Elle l'appela à nouveau tout en avançant doucement : Mizuki ?

Personne ne répondit.

Elle arriva devant le comptoir où plusieurs bocaux en verre avaient été brisés au sol comme s'ils avaient été balayés d'un revers de la main.

Elle déposa la boîte de thé sur le comptoir pour libérer ses mains.

— Y a-t-il quelqu'un ?

Un silence, qui s'apparentait à du bruit blanc, régnait dans l'étroite salle aux étagères remplies de plantes sous toutes leurs formes : vivaces, séchés, en poudre, en pommades, en huiles, en tisanes..., Et ce faux silence était un mauvais silence ; un bruit que la vieille femme redoutait.

Celui des mauvaises nouvelles.

Il fut finalement brisé par des petits coups sourds contre une paroi, accompagnés de légères plaintes humaines étouffées. L'apothicaire n'avait plus l'ouïe fine de sa jeunesse mais il n'y avait pas des dizaines d'endroits d'où ces bruits pouvaient bien provenir. Elle en trouva finalement la source. Elle se dirigea derrière le comptoir et ouvrit un des battants du meuble où elle rangeait les tissus dans lesquels elle emballait ses commandes. Là, elle vit, au milieu des étoffes désormais dérangées, un adolescent recroquevillé, la bouche remplie de tissu.

Kurage-sensei ne cacha pas sa surprise, mais elle ne montra aucun signe de panique. La lourdeur qui s'était insinuée dans son espace de travail se dissipa quelque peu, et les traits de son visage se décrispèrent légèrement lorsqu'elle demanda à l'intrus entravé :

LE MOIS DU VIDEOù les histoires vivent. Découvrez maintenant